l'épopée télévisuelle 6

Le public de télévision.
Nous l’avons fabriqué. Nous avons modifié petit à petit ses facultés, nous lui avons donné des instruments pour se « déculturer ».
Déjà le robinet qu’était la télévision ne motivait pas beaucoup l’imagination des jeunesses, qui avalaient une suite presque sans fin de programmes, sans avoir d’autre choix possible que d’éteindre son poste. Ce choix-là la télévision leur a très vite appris à ne plus le faire. C'est même l'une de préoccupations majeures des chaînes d'aujourd'hui, relancer sans cesse la curiosité sur l'immédiate suite (bandes annonces à l'intérieur de l'émission, résumé de ce que l'on vient de voir, résumé de ce que l'on va voir)
Avec l’arrivée des autres chaînes, la question du choix n’a réellement été ressentie qu’assez longtemps après, par habitude on regardait TF1, d’ailleurs les postes neufs ont longtemps était programmés pour se mettre sur la première chaîne à l’allumage.
Nous fabriquons encore le public avec le zapping qui, du jour au lendemain, lui a donné l’impression qu’il pouvait ne rien perdre de ce présent qui s’enfuit en survolant six chaînes, puis quarante, entendre un mot, juger que ça n’a pas d’intérêt, passer à autre chose, fuir, courir, coller une fois encore des fragments de notre temps pour recomposer une sorte de réalité acceptable. À force de permettre ce regard en fuite on a créé une impatience impossible à satisfaire, une impatience au sens névrotique, quelque chose de plus fort que nous, pulsionnel, qui nous rend insupportable la contemplation, la réponse à une question, l’effort de comprendre…
Le monde télévisuel s’est inversé, nous avons fabriqué un public qui dispose des clefs de l’instrument et nous dirige vers ses penchants quelque peu coupables. Je sais bien que ce n’est pas politiquement correct d’accabler le public, d’ailleurs je ne le fais pas, je constate qu’on lui a donné un pouvoir pour lequel il n’est globalement pas armé. D’une façon générale les instances supérieures ont abandonné le pouvoir pour des raisons bassement matérielles. Je sais bien qu’elles n’avaient pas imaginé cette décadence, il n'y a pas machiavélisme, elles ont laissé faire, il y a lâcheté.
Nous avons été des « apprentis sorciers » avec cette machine qui promettait des merveilles, elle ne nous appartient plus, pourtant nous l’avions fait naître… Ce n’est plus nous qui décidons, c’est le public, il a le pouvoir de la mise à mort des antiques, si nous ne lui plaisons pas il nous condamne. Il ne sait pourtant rien de nous, ni de nos souffrances ni de nos désirs, ni de nos plaisirs. Il ne sait rien de notre attachement au service public, il ne sait rien de notre sens des responsabilités à son égard, ou vis-à-vis de ses enfants. Il ne sait pas que nous sommes des résistants malgré lui. Il devrait être exigeant ce public, nous demander l’impossible, il ne nous demande qu’une chose, de ne pas l’ennuyer, mais alors qu’écrirait l’écrivain dans de telles conditions et le musicien, déjà le cinéaste est pris dans la nasse et se plie au désir du public maître. En jouant ce jeu, le public ne sait probablement pas, ou ne distingue pas dans le plaisir immédiat qui est le sien, sa perte inévitable. Il était homme il se réveillera fourmi, il était individu , il sera troupeau, il était intelligence, il sera primate.
J’exagère, j’ai toujours été ainsi, inquiet de l’avenir du monde, vision quelque peu pessimiste, je suis déçu par mes héros.
Les Héros de la télévision. Là aussi les choses se sont inversées. Au début, les héros étaient les personnages que nous recevions, ils étaient face à la caméra, ils entraient chez le téléspectateur en gros plan (c’est-à-dire avec une tête, à peu de choses prés, de la taille de celui qui les regardait. Face à face idéal. L’animateur apparaissait de temps à autre, il était la caution de l’émission, son identité, mais l’intérêt était principalement centré sur l’invité.
Aujourd’hui c’est le monde à l’envers. La star c’est l’animateur. C’est à lui que l’on fait une entrée, le générique le met en scène, les lumières, le décor se construisent autour de lui. L’invité attend son heure un peu penaud, près à prendre les coups qui lui sont promis. Plus il y a danger de coup plus il y a de public, alors comme il a de toute façon quelque chose à vendre, les coups valent bien un petit effort pour que l’on parle de lui devant le plus grand nombre. Prostitution, marchands du temple, lâcheté, voilà les mots que m’inspirent cette situation de plu en plus répandue sur nos plateaux de shows.
Tout n’est pas ainsi, mais tout y va doucement. Comment ne peut-on pas ressentir de honte en voyant que la musique classique, la littérature, les arts le théâtre sont repoussés après minuit, parfois après une heure du matin ? Il y a quelque chose d’indigne de proposer à un public qui travaille tôt le matin souvent durement, de regarder à une heure passée du matin de la musique classique, ou n’importe quoi d’intéressant. Chacun sait bien aujourd’hui que les insomniaques ont un choix de roi dans la nuit télévisuelle.
Je veux revenir encore un instant sur mes héros, ceux qui m’ont déçu. Il y a quelques exceptions, mais c’est un peu comme les chirurgiens, les juges, les pilotes de lignes, on aimerait que les gens de télévision soient irréprochables. Hélas ce sont des hommes, comme le public qui les regarde, et bien rare sont ceux qui ne perdent pas conscience des réalités à un moment ou un autre, Ils oublient les bonnes manières, font des caprices de star, ne respectent pas les gens qui les servent etc… J’ai rarement rencontré un animateur ou un présentateur, qui au bout de nombreuses années de plateau avait appris comment se fabriquait une émission. Je m’étonne souvent de leurs propres étonnements et bien de leurs caprices les desservent à un point qu’ils ne mesurent pas. Il y a des exceptions à ce constat amère, mais si peu. Ce qui à la fin décourage un peu, puisque nous ne pouvons rien pour eux, alors pourquoi tant d’efforts…
La reconnaissance n’est pas une vertu très répandue à la télévision. Elle ne l’est plus, comme le respect elle s’est dissoute dans relation qui a beaucoup perdu d’humanité. On peut encore s’amuser dans cet univers, mais il faut être très jeune, empli d’illusion et avoir les dents très longues.
"Mon générique de fin" : il faudrait remercier quelques personnages essentiels, Averty, Bluwal qui m’ont donné au départ de cette histoire, le bon ton, celui de l’exigence et de la passion. Et puis plus récemment F.Mitterrand aux côtés de qui j’ai eu la preuve que des êtres pouvaient nous imprégner d’intelligence. D’autres peuvent nous en démunir lentement. Enfin Claude Sérillon, fidèle à son réalisateur, nouant une amitié professionnelle avec celui qui l'aide à porter ses idées sur le petit écran, personnage rare parmi les pierres blanches de mon cheminement. À son égard il faudrait que je parle du gâchis dont est capable une télévision tenue par les réseaux, revancharde, rancunière, avide de pouvoirs, injuste et finalement assez bête.
Ce monde est un monde fragile, peuplé d’écorchés vifs, de gens qui souffrent dans une démesure très difficile à relativiser. Il faut s’arrêter un temps et passer à autre chose, abandonner les obsessions et les nuits blanches pour ouvrir enfin les yeux sur la réalité de ce que nous avons vécu… et là ce qui nous semblait grand, paraît tout à coup bien petit.
J’en suis là. La retraite me prend, on ne me retient pas, l’égoïsme général ne fait pas penser aux autres il y a déjà tant à faire avec soi-même, c’est ça la télévision. Alors si notre nature nous refuse de crier au secours, de chercher à croiser un regard, la faille se fait et la dérive commence à nous éloigner de ce continent qui nous avait semblé essentiel et qui finalement est l’ombre qui cache la lumière.
J’ai pris trop de bonheur durant ces quarante ans de télévision pour me laisser enfermer dans un regret quelconque. Je veux m’arrêter là puisqu’il semble que ce soit l’heure, sans regret, baisser le rideau et ne pas chercher les applaudissements, ils ont eu lieu en leur heure… C’est un peu comme un grand amour, on peut y revenir par la pensée quand on le décide, mais il faut savoir physiquement lui tourner le dos pour ne pas le mettre en danger de mort .
à suivre...
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