l'épopée télévisuelle 5

Un nouveau directeur est nommé, c'est un espoir qui renaît pour les travailleurs de l'entreprise... on va enfin être reconnus pour ce que nous savons faire, "il" va nous dire ce qu'il atttend de nous, ses souhaits, ses projets, et nous motiver à l'aider dans sa vision de l'entreprise. Histoire cent fois renouvelée pour cent fois finir par une immense déception. Découragement!
C’est là l’un des plus gros reproches que je puis faire à l’instrument administrato-artistique télévisuel :
Cette incapacité à générer l’esprit d’entreprise. En dessous de la direction générale, il y a un poste essentiel pour le bon fonctionnement de l’entreprise de spectacle : le Directeur des programmes. Nous en avons vu passer de toutes les couleurs en presque quarante ans de télévision. Je sais leur rôle presque impossible à tenir, parce que reposant sur des fondements mensongers. J’ai même connu des réalisateurs se lancer avec une sacrée inconscience dans cette aventure, probablement attirés par la lumière des projecteurs médiatiques. "Le mensonge", c’est qu’ils n’ont pas le choix, s’ils résistent, ils coulent l’entreprise, s’ils laissent aller, ils la trahissent. Car ce sont tous des gens qui pensent la même chose que moi : la télévision du service public a des devoirs, c’est un "service", elle a un rôle culturel majeur. Mais le poste qu’ils occupent ne permet pas d’être fidèle à ces pensées. Entre eux, qui se doivent de ramener les comptes dans le vert en partant la plupart du temps d’une situation catastrophique, et moi, réalisateur qui n’a qu’à raconter des histoires enrichissantes pour un public anonyme, il y a un fossé qu’il ne serait pas du tout réaliste d’ignorer. En quelque sorte nous en sommes arrivés aujourd’hui, par ce glissement entamé depuis l’éclatement de l’ORTF, à une situation qui met dos-à-dos les responsables de programmes et ceux qui les réalisent. Les patrons étant aujourd'hui ceux qui ont le pouvoir d’empêcher de faire, et les saltimbanques ceux qui disposent des moyens qu’on veut bien leur donner.
Une situation de disparité qui ressemble à l’état des grandes nations jadis fortes et aujourd’hui écroulées, où les pouvoirs laissés vacants sont pris en main par une sorte de mafias et ou le reste de la population doit se faire aux nouvelles règles du jeu. La comparaison ne s’appuie pas sur l’aspect mafieux, mais sur l’impossibilité de communiquer entre deux couches superposées de la population qui ne peuvent et ne veulent pas entendre les mots et les cris.
À la télévision d’aujourd’hui, il n’y a plus d’oreilles présentent pour entendre ce qui serait un projet qui n’aurait d’autres raisons d’être que l’intelligence, la responsabilité, le courage, … Non ce qui intéresse "l’empêcheur de faire", c’est le rapport extrêmement simple à calculer : audience – prix. On ne peut pas parler de qualité-prix dans notre commerce, mais "d’audience prix" ce qui me fait un peu penser qu’il n’y a pas de limite à cette décadence-là. D’ailleurs lorsque quelque uns s’émeuvent subitement pour l’un des excès de la télévision et que l’on cherche un instant à réglementer une marche arrière dans l’ascension de l’immoralité, il suffit de quelques jours à peine pour que l’effort retombe … La fois d’après, l’excès sera plus grand encore, ainsi va le progrès.
Il faudrait parler du phénomène publicitaire dont je me souviens avoir affirmé que cela n’arriverait pas dans notre pays, que nous avions la meilleure télévision du monde et que jamais les Français ne permettraient cette invasion de leur télévision. Quelle naïveté, quelque mois après c’était fait et aujourd'hui, ça ne choque plus personne. J’en arrive même parfois à trouver meilleur la publicité que le reste des programmes. Si j’avais vingt ans, j’essaierais d’entrer dans ce monde inventif, sans pitié très certainement, mais dans ce monde-là au moins les choses sont claires.
La publicité a colonisé le service public. Le mensonge par omission est de faire croire qu’au service public nous avons grâce à la redevance des devoirs et les moyens de les remplir. Nous avons les devoirs d’une chaîne privée, sans les moyens financiers. À l’échelle du paysage audiovisuel nous ne pouvons que donner une image quelque peu ringarde en comparaison avec les autres, surtout si nous ne profitons pas de notre spécificité de service public pour proposer autre chose. Mais c’est un peu la quadrature du cercle, si nous allons jusqu’au bout de nos devoirs avec les moyens financiers dont nous disposons, il y a malheureusement beaucoup de chance pour que le public nous abandonne.
à suivre...
(l'épopée télévisuelle 6)
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