Le goût de l'amer...
Marche arrière vers quelques instants choisis. C'était au temps d'une parenthèse parisienne, je prenais le métro le matin comme des millions de Parisiens, pour me rendre au seuil d'une journée de travail.Cela m'avait inspiré ces lignes au goût amer, mais attachant...
Paris le matin. Un jour de pluie.
À force de vie commune, j’ai fini par aimer cette odeur âcre qui m’attaque la gorge et me donne instantanément une légère nausée, lorsque je franchis les premières marches plongeantes de l’escalier roulant du métro. J’ai appris, au fil de jours semblables, à aimer ce dégoût attachant qui me rejoignait chaque matin sur le parcours de mon arrachement vers le travail.
Un abîme s’ouvre devant moi, tandis qu’un grondement familier vient à ma rencontre, à mesure que je m’enfonce dans les profondeurs. Les dos qui me précèdent sont tous un peu voûtés, comme s’ils se partageaient sans se le dire le poids d’une journée qui commence, la promesse d’une fatigue lourde à porter. L’odeur étrange de caoutchouc chaud, mêlée aux amertumes vivantes, me devient de jour en jour indispensable, sorte de drogue offerte par la bête souterraine à ses adeptes anonymes. Offerte, imposée?
C’est ainsi que commence ma course matinale, les jours où j’ai choisi de me fondre dans les grouillements souterrains. Je me sens appartenir alors à un flot qui se ramifie au fil de son parcours, se disperse, s’égare, s’enfle et se dissout comme une fumée sans avenir.
Je prends à droite, puis à droite encore, je louvoie entre les murs de faïences blanches, sous les arches désuètes où se cachent quelques misères, pas tout à fait désespérées. Puis mon corps reprend à gauche par habitude, descends des marches inutiles en escalade d’autres, tandis qu’un air d’accordéon insiste de plus en plus de sa fausse joie en forme de valse. Ma tête s’invente des violences pour s’arracher aux idées noires qui l’envahissent.
Du même pas qui me demande tant d’efforts, je prends la fuite et débouche sur un quai surpeuplé. Les visages sont enfouis dans leurs pensées. Quelques voix aux mots étrangers déchirent le son continu d’un courant d’air acharné. Je regarde dans ma main le petit ticket vert comme s’il me donnait à lire une subite nouvelle et m’efforce de ne pas me laisser distraire par les indiscrétions qui s’imposent à mes oreilles affamées. Mon corps ne m’obéit déjà presque plus, il a ses habitudes et se laisse aller à sa fatigue naturelle, tandis que mon esprit, tout à fait éveillé à présent, veille aux dangers, et me transporte ailleurs, au-delà du fleuve humain, dans un face à face avec moi-même où j’arrive à me sourire.
À présent le wagon me berce de sa violence ronde, je m’y laisse prendre et y trouve une musique pour m’accompagner un temps. Je revois hier et les jours d’avant, j’imagine les minutes, les secondes qui approchent. Je cours devant, les images qui m’entourent me parviennent dans une sorte de nuage mou et sourd, tandis que je construis le temps comme un mur de pierre aux joins minutieusement serrés. De temps à autre une pointe de violence brise le ronronnement et me sort de cet état de parenthèse.
Une voix tonitruante s’excuse en alexandrins d’être à la rue et implore une pièce pour vivre, jusqu’à la station suivante. Je ne regarde pas le visage qui porte cette voix, ou du moins, j’essaie de ne pas le regarder, pour ne pas avoir à répondre à un sentiment qui naîtrait de cette vision. J’ai décidé, dès l’odeur âcre des premières marches, que ce jour-là, je ne laisserai pas l’extérieur me pénétrer. Je n’ai plus le temps, plus la force. Je dois m’économiser.
Une autre intrusion me relève la tête vers le sommet des corps, vers ces visages aveugles les uns aux autres. Un cri d’enfant, que j’avais cru douloureux et qui n’était qu’un rire sans raison.
Je pense :" L’enfance est proche de la folie avec son indifférence pour ce qui l’entoure, ses propres rêves suffisent à sa vie". L’idée me fait sourire à l’enfant qui me regarde, ce qui l’effraie, je le vois à sa main qui s’agrippe à celle de sa mère, noyée dans la bousculade. Je me dis, ce sera dur de se faire comprendre aujourd’hui.
Station « Opéra », ce mot ici ne veut rien dire, il n’y a devant nos yeux vagues que des faïences blanches comme celles des pissotières des hôtels désuets, pas de lustres de cristal, pas de rideau rouge, pas de dorures, seulement une immense affiche qui se répète comme dans un jeu de miroirs. Des mots impossibles à ne pas lire y répètent de saut en saut : « Il n’est jamais trop tard»… Un oiseau noir à l’œil terrifiant emporte au-dessus des nuages, suspendu à ses serres d’émeraude, un petit baluchon rose d’où émerge auréolé d’une lumière tendre, un téléphone portable réjoui de son avenir.
Le train nous emporte déjà plus loin avant que mon esprit puisse rejoindre ce que mes yeux viennent de voir. Une panique s’empare au plus lointain de moi, très profondément, presque dans l’obscurité. Arriverai-je à comprendre, à ne pas être en retard face à ce monde qui va si vite de rien en rien ? Comment ne pas abandonner cette course qui me distance méchamment ?
Je secoue la tête pour nier. C’est alors que mes yeux croisent le regard souriant d’un visage, clair comme un réconfort. Une jeune fille perdue dans cet enfer, innocente, déplacée, irréelle. Ces yeux me disent qu’ils me comprennent. Je ne m’y arrête pas, de peur qu’ils ne me quittent. Station « Ecole Militaire ». Quelle horreur, cela s’apprend, on nous le rappelle solennellement, comme s’apprennent lire et écrire.
Et l’affiche à nouveau, les mêmes mots « Il n’est jamais trop tard… ». Cette fois c’est un rat au regard vicieux qui emmène entre ses dents trop longues (qui me font penser qu’un râtelier est un morceau de rat), le baluchon rose et son téléphone qui se doit d’être un réconfort.
Les portes mécaniques se sont enfin ouvertes à moi et à beaucoup d’autres, dans un fracas presque vulgaire, pour la dix millionième fois de leur vie. Le défilé sans fin, libéré et pressé, dont je suis une goutte, coule dans l’espace qui semblait l’attendre. Les couloirs se convulsent, à nouveau menaçant. Mais je sens en moi une renaissance de courage, une source d’énergie que je n’attendais pas. L’air se rapproche comme une rémission possible, une liberté à portée de pas. Un dernier escalier vertical débouche sur un ciel que la voix du radio réveille m’avait promis gris et qui se déchire sur un peu de bleu, par pitié pour nos âmes bousculées. Je quitte avec regret mon petit ticket vert, devenu sans pouvoir. Ça va mieux.
À quelques pas, quelques minutes, la journée commence vraiment, celle du travail. Parenthèse temporelle, au travers de laquelle ce que je vais vivre appartient aux autres. Ce qui est avant et après n’appartient qu’à moi.
Commentaires