L'épopée télévisuelle 3

Il y a seulement quarante ans... il y avait...
Le Noir et Blanc d’abord qui laissait à l’imaginaire du spectateur ses propres colorations. Interprétations, travail de la mémoire… Le noir et blanc permettait une certaine clarté dans l’occupation de l’écran (Averty encore). La télévision a commencé par l’efficacité minimaliste… Le visage, les yeux dans les yeux, puis le dialogue, et l’entrée de la fiction… La réalité d’abord, le voyage magique, la fenêtre ouverte sur un autre monde… Parfois à nos pieds parfois lointains, parfois à travers les couches sociales… On montrait pour émerveiller, la provocation est arrivée assez vite, mais elle n’était pas une impertinence, on secouait les idées, mais on respectait les individus… Il est arrivé sans doute des déraillements prémonitoires, mais c’était alors fortement réprimandé.
Le respect. On respectait les professions, le réalisateur, le directeur de la photographie que l’on appelait encore chef opérateur, l’ingénieur du son qui est toujours arrivé en second dans l’échelle des préoccupations pour la "mauvaise raison" que le cinéma fut d’abord muet… Il n’y a que très peu de temps que les choses ont enfin pris la place qu’elles auraient toujours dû avoir. Le chef machiniste, le chef électricien, et les anonymes essentiels par leur travail dévoué à une cause qu’ils ne partageaient que trop peu. Ce n’est pas mieux aujourd’hui pour ce qui est du partage. On respectait l’exigence professionnelle, le réalisateur avait un travail à faire, un travail très particulier, une sorte de science magique, il savait comment s’y prendre, il ne serait venu à personne, fusse un administratif, de se mêler de ses options. Si le résultat était mauvais, il aurait plus de mal à convaincre pour obtenir ses moyens techniques la fois suivante. Si le résultat était bon, son pouvoir de conviction en sortait amplifié.
Tout cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas de compte à rendre et qu’il fonctionnait seul dans son coin… la structure administrative était plus simple et surtout n’empiétait pas sur l’artistique.Les rôles n’étaient pas inversables… Nous n’étions pas à l’abri d’une grande incompréhension eux violences démesurées, mais l’orage passait chacun reprenait sa place… ce n’était pas non plus sans parfois des ressentiments et une impression de frustration… Question de pouvoir déjà et un peu de jalousie pour un monde artistique qui est toujours apparu à ceux qui ne lui appartenaient pas pour un horizon de rêve.Les projecteurs ont toujours attiré ceux de l’ombre … Ellipse très humaine que celle-là qui fait abstraction des douleurs intermédiaires… seule à la fin ne reste que la lumière, mirage délicieux.
Pour ce qui est de l’image, de son montage, de son rythme.
C’était le temps des lenteurs, du ralenti… du lyrisme, des travellings précis et majestueux, des découpages, du plan séquence, des axes de lumière, des sons seuls, de l’étalonnage, des montages interminables , des boîtes de pellicules précieuses qui divisaient le temps en tranches de dix minutes… Il fallait décider de ce que l’on voulait ramener avant de partir sinon nous risquions grandement de ne ramener que le superflu… Le temps des chutes, le temps des copies de travail, des bobineaux, des ours, des triples bandes etc… un artisanat savant et savoureux dont chaque instant était un plaisir nécessaire vécu avec des collaborateurs dont nous nous faisions des amis à force de partager les détails essentiels d’un rêve en construction...
C’était le temps des ralentis aujourd’hui on accélère, pour briser les impatiences, il n’y a pas de place pour les expositions, les transitions, les silences… on zappe, on accélère ce qui n’est pas spectaculaire, on accélère les accélérations, on ne colle plus en couches successives, on colle les instants différents pour ne pas trop laisser le temps de comprendre et garder vif celui des interrogations, ce qui serait une garanti de ne pas perdre d’audience. C’était le temps des génériques de fin… Ceux qui étaient cités avaient donné quelque chose et l’on aimait le savoir.
Aujourd’hui le générique est devenu une source d’espionnage industriel et une hémorragie de l’audience. On le Zap, on le trappe. C’est là aussi un signe de cet irrespect nouveau qui gangrène sûrement l’instrument humain de la télévision. L’ouvrier dont le nom ne figure pas au générique est forcément moins impliqué que celui qui y figure, celui-là signe son travail, comme l’artisan charpentier dans le bois des poutres. Plus personne ne signe, les affaires sont privées, entre sociétés de production, ce sont des affaires, des produits, le public n’est plus informé … il faudra en venir aux normes des produits alimentaires, où les ingrédients et autres colorants doivent être affichés…
à suivre...
(l'épopée télévisuelle 4)
Commentaires