Voyage en Utopie...

Parenthèse obligée pour cause d’Élections Présidentielles.

Je vous emmène cette fois au pays des Utopies. J'aime cette notion qui nous transporte vers des rêves que l’on peut espérer réalisables, pourvu que nous les ayons imaginés.

En regardant "le débat" entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy à la télévision, en dehors de mes efforts pour rassurer mes convictions, je me suis interrogé, en tant qu' ex-réalisateur de direct, sur ce que l'on nous donnait à voir et de quelle manière on le faisait.

En temps normal, un débat contradictoire entre deux esprits libres donne matière à un spectacle télévisuelle vivant. L'écriture télévisuelle, la syntaxe de mise en images, ajoutent aux mots prononcés une somme d'informations qui permettent aux témoins de ces propos d’en nuancer le sens littéral. Chacun dispose, grâce à la succession des angles, des plans et du rythme des commutations décidées par le réalisateur, d’une palette très dense d’impressions dont il peut à cette lecture faire émerger son propre sentiment. Bien évidemment, un réalisateur n’est pas objectif et ne pourrait d’ailleurs l’être en aucun cas, étant donné la liberté de choisir ce qu’il montre en prise directe avec le présent, et dont les moteurs de décision sont totalement influencés par sa culture et sa sensibilité. On appelle ça "un regard". C’est ce qui fait l’originalité (sinon l’intérêt) de la vision d’un réalisateur sur un événement, plutôt que celle d‘un autre.

Pour des raisons faussement « démocratiques », on est arrivé à cette situation assez bête, il faut bien le dire, de règles du jeu imposées et acceptées par les deux partis, dont l’essentiel était ce soir-là de ne rien montrer de ce qui pourrait influencer le téléspectateur.
Le papier était glacé et l’ambiance aussi.

Pour arriver à ce résultat minimaliste, on (ce "on" contient un grand nombre de personnes dont on ne saura jamais qui ils sont) a mis rien moins que trois réalisateurs sur l’affaire. Deux d’entre eux acquis à chacun des protagonistes, conseillers en comportements, garanties de je ne sais quelle objectivité, et surveillants permanents du troisième réalisateur, aux manettes comme on dit, mais bien frustré je l’imagine par un dispositif hyper puissant (dix sept caméras paraît-il) dont il n’a pas eu le droit de se servir, ou si mal. Résultat, au bout d’un quart d’heure, on commençait déjà à avoir mal aux fesses, et il restait encore deux heures un quart à vivre avant d'accéder au point d’orgue final.
Deux heures et demie de monologues successifs. Heureusement qu’une colère subite a cassé un instant le cérémonial bien lissé. D’ailleurs cet épisode remarquable reste à tel point le pic de la soirée qu’il est pratiquement le seul retenu dans les récits du lendemain.

L’enjeu était pourtant intéressant. Au-delà des programmes de propagande des différents partis que l’on a eu largement le temps d’analyser après ces interminables semaines de campagnes, l’occasion nous était promise de comparer deux « natures », deux « cultures », deux « personnages » postulants à la Présidence de la République Française.
Une femme et un homme en quête de séduction envers la population française.
L’affiche était prometteuse, le résultat ne fut pas à la hauteur.

Je ne peux pas me résoudre à accepter les raisons invoquées pour ces choix d’amateurs, en termes de spectacle. Le rôle des "Professionnels de Télévision" était d’être convaincant auprès de ces gens qui avaient besoin de leurs conseils. Les professionnels de la télévision auraient dû résister aux Professionnels de la Politique. Au lieu de cela, par peur de contrarier (j'ai cherché longuement à qualifier ce comportement, le moins violent est le mot peur), ces professionnels de l'image ont failli à leurs devoirs en oubliant ce qu’ils savaient pour rassurer leurs mandants, au risque de les perdre.

J’en arrive au "projet", finalement pas si utopique, que je propose pour une élection prochaine.
Il n’y aurait non plus trois réalisateurs, mais deux réalisateurs ayant cette fois un rôle réel, choisis par chacun des protagonistes pour leurs qualités professionnelles et leurs convictions.
Ils se partageraient un dispositif technique, finalement assez proche de celui qui a été mis en œuvre lors de ce malheureux débat qui n’en fut pas un… Mais au gré du passage de parole d’un candidat à l’autre (parole distribuée par les journalistes), c’est le réalisateur choisi par le candidat en scène qui officierait. Bien sûr ce genre de dispositif innovant nécessite un rodage préalable, afin de définir quelques règles de comportements de réalisation.
Techniquement, il suffit de mettre en œuvre deux régies en parallèle ayant chacune la main sur les caméras communes du plateau et de commuter d’une régie à l’autre aux moments charnières des changements d’interlocuteur. Nous aurions de cette façon droit à la construction en direct de deux portraits captivants, voir émouvants, de nos postulants à la Présidence de la République.

Ainsi, pour une occasion somme toute assez exceptionnelle comme les élections à la Présidence de la République Française, il serait offert aux téléspectateurs une émission avant-gardiste inhabituelle (aventure télévisuelle et curiosité technique), où l’on pourrait non seulement mesurer les qualités de nos protagonistes, mais aussi les différences de regards posés sur eux par des créateurs non bridés.
Les caméras tenues par des caméramans auraient cette fois quelque chose à faire, puisqu‘ils seraient à l’écoute des deux réalisateurs.
On sait ce que peut exprimer un plan qui se resserre sur un regard, sur des mains agitées, sur un geste d’impatience, sur un regard d’écoute qui se courrouce, ou sur un sourire intérieur … Autant de fragments de vie qui manquaient tant lors de cette ultime confrontation entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy.

Je sais par expérience personnelle que ce dispositif technique est tout à fait réalisable, pour avoir moi-même participé à une captation en double regard sur le même événement, dans les années 80 à l’INA. Cette émission de recherche avait été imaginée par Jean Frappat. L’autre réalisateur était Raoul Sangla et ce que nous avions eu à décrire était "une partie de Poker entre joueurs professionnels" se déroulant pendant quatre heures sur un plateau de Brie sur Marne. Nous étions chacun dans une régie, ayant la main sur des caméras communes dont les places et les valeurs étaient imposées, et des caméras qui étaient allouées aux ordres de chaque réalisateur. Il devait il y avoir en tout huit caméras, ce qui est loin des dix sept annoncées pour le « débat ». À la diffusion il était tout à fait remarquable que Sangla avait choisi de décrire la partie et que de mon côté je m’étais attaché à décrire les « personnages ». Preuve était faite qu’il y a plusieurs récits télévisuels possibles d’un même événement.
Pour être tout à fait honnête, nous n’étions pas en direct et nous avions eu la possibilité d’ajouter à nos images nos propres commentaires.

Vous avez dit partie de Poker… Comme c’est étrange !

À Suivre Retour en Chine !

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