Dali, balade sur les marchés (Chine 14)
Nous allons aujourd'hui à la rencontre de ces regards et de ces mains qui ont impressionné ma mémoire dans les marchés de la périphérie de Dali. Direction la porte Nord et le grand boulevard bordant la ville. Il offre deux fois quatre voies au moins, bien qu’encore assez peu emprunté malgré ses dimensions, mais on a prévu large pour un avenir proche. En Chine, les embouteillages seront dantesques lorsque seulement le quart de la population aura eu accès à la voiture. Ce n'est pas pour tout de suite tout de même, la voiture est un luxe qui n'est pour l'instant accessible qu'aux grands tricheurs de la société Chinoise. La plupart, ceux qui jouent le jeu commun, a à peine de quoi s'acheter une bicyclette avec les maigres revenus de leur travail quotidien.
En observant les femmes au champ, ou les ouvriers et ouvrières des chantiers de construction, il m'est apparu qu'il n'y a pas de notion de durée du travail en Chine, et encore moins d'heures supplémentaires. On est payé à la tâche et si l'on veut survivre, ou vivre un peu mieux avec les siens, les nuits sont très courtes. Ce qui est aussi, à cause de ce temps que l’on n’a pas, la raison des mains noires, des peaux tannées et des regards parfois tristes.
Juste de l'autre côté de l'immense boulevard, sur une rue perpendiculaire et légèrement montante, s'installe une multitude de petits marchands de légumes, ustensiles de cuisines, épices variées, thés verts, riz en vrac... Le soleil enfin de retour donne une coloration joyeuse à cette vie en marche.
Nous assistons comme si nous étions au cinéma à un film bien réel de la vie Chinoise. Une succession de petits étals, tenus presque toujours par des femmes, reçoivent les demandes des ménagères toutes munies, on pourrait dire "équipées",
d'un panier dans le dos. Un brouhaha tranquille règne sur la petite foule, on parle beaucoup pour se décider, ici comme ailleurs.
Pouvoir acheter ce dont on a besoin est une chance.
Dans d'autres régions, moins bien servies par la nature, tous ne le peuvent sans doute pas encore. Mais cela n'empêche pas que l'on fasse attention à ses dépenses, ce n'est certes pas l'opulence et l’on discute beaucoup les prix entre Chinois. Les produits sont pesés avec des balances
tout ce qu'il y a de plus sommaires, comme il y en avait sur nos marchés d'antan. Les balances automatiques tarées, avec calcul du prix en fonction du produit pesé, ne sont pas prêtes d'apparaître en ces lieux.
Certains produits sont vendus par les hommes, la viande particulièrement. J'ai vu lors de voyages en Afrique les étals de viande dans la chaleur, la poussière et les mouches, ce qui était loin de nous tenter. Ici la viande est aussi exposée aux pollutions, mais comme il fait froid, elle est beaucoup plus appétissante.
Et puis les hommes tiennent aussi les étals de services, serrurerie, étamage, et autres ferrailles. Mais ils sont peu nombreux. Non décidément l'univers que nous traversons est un univers de femmes. D'ailleurs les ethnies de la région sont très souvent des sociétés matriarcales.Notre lente marche est ponctuée par le parfum délicieux des épices. Ce qui est à vendre ici est d'une façon générale plutôt tentant, et si nous devions rester à Dali quelques jours et faire notre propre cuisine, il n'y a nul doute que nous saurions trouver dans ces marchés tout ce qu'il nous faut.

Beaucoup de produits sont vendus en vrac et pesés à la balance romaine (qui en l'occurrence est Chinoise et existait probablement avant que les Romains ne la ramènent chez eux). Dans la ville, sur la grande avenue qui traverse d'est en ouest, il y a une sorte de grande surface où l'on peut trouver des produits sophistiqués comme partout dans les pays développés. Mais ceux qui viennent acheter là sont soit des privilégiés du système, soit des touristes de passage. La population de base ne s'aventure pas dans ce genre de magasin.
On va donc au marché pour se ravitailler et trouver de quoi réparer les usures du temps dans sa maison sans âge.

À la sortie de ce marché et donc à son entrée, une grande porte de rue rétrécit un peu le flot des passants, et tout autour, dans les rayons chauds du soleil matinal règne une sorte d’attente comme à l’entrée des églises de France le dimanche. On sent que les places occupées le sont à chaque fois par les mêmes, à force de luttes silencieuses et d’habitudes.
Contre l’un des piliers de la porte, un dentiste de rue opérait avec force pinces et leviers des plus rustiques. Sur les caisses qui lui servaient d’étal, était alignée une collection de dents parmi lesquelles chacun pouvait trouver son rêve. Ce qu’il en faisait, comment il le faisait? Je ne sais, mais il y avait du monde qui attendait son tour.
Après cette première déambulation aux portes de Dali, nous avons pris un taxi pour nous emmener au village de Xizhou, où nous savions trouver un autre marché hebdomadaire. Une dizaine de kilomètres plus loin, le taxi nous a déposés au centre
de ce village aux vieilles maisons caractéristiques de l’ancienne Chine. La logique des lieux nous a entraînés vers la rue principale qui elle-même, très parcourue par les villageois, débouchait sur une sorte de place réservée aux marchés, avec des parties en dur pour les étals de viandes, ou certains plats cuisinés. Nous étions alors à touche-touche dans le flot continu des femmes et enfants, marchant au rythme que nous imposait la foule. Que de couleurs, de visages, de scènes
d’échanges, de lumières enfumées, de musique des mots, de parfums d’épices, de rencontres improbables.Ce jour-là nous étions des observateurs, nous aurions pu aussi bien être des acheteurs tant ce qui était exposé nous paraîssait frais et appétissant.









Après cette longue procession, nous avons été recrachés par le flux à l’autre bout du village, accompagnés de quelques femmes chargées de leurs achats et retournant vers leurs horizons
familiers. Le véhicule premier, dès les grandes villes un peu plus éloignées, est encore la charrette, tirée par un cheval assez fin (ils font penser aux chevaux des steppes de Mongolie) mené par un cocher et son fouet et pouvant emporter vers leurs destinations huit ou dix personnes et leurs emplettes.
Il y a quelque chose de très joyeux dans ces attelages improbables, de paisible aussi.
Nous sommes restés un long moment à ce carrefour, où chacun sauf nous savait où il allait et trouvait le moyen de transport requis, à l’instant prévu. Nous savions seulement que nous voulions aller jusqu'au village de Zhoucheng pour aller voir un autre marché, mais comment y aller? Il ne nous restait que l’improvisation et improviser en Chinois ce n’est pas donné à tout le monde. Heureusement, Claude P trouva les ressources suffisantes pour se faire comprendre et nous nous retrouvâmes embarqués dans une sorte de petit car minuscule, où déjà au moins quatre ou cinq personnes avaient pris place. Le prix du transport fut vite donné, négocié je ne pense pas, c’était probablement un prix fixe (modeste) pour chaque voyageur (il s’agissait de faire encore une dizaine de kilomètres). Le parcours ne sembla pas long, sous le regard intéressé et souriant d’un enfant qui ne nous quitta pas des yeux.

Souvent lors de ce voyage, pour tenter de mesurer l’effet que nous pouvions produire sur nos compagnons de rencontre, j’inversais mentalement la situation. Ainsi je me retrouvais instantanément en France et une famille de Chinois entrait dans notre autobus, ou nous demandait le chemin, ou nous prenait en photo et je m’efforçais d’imaginer ma réaction.
Ce petit garçon et les adultes qui l’accompagnaient devaient penser bien des choses confuses en nous regardant. D’où venions-nous ? Qu’étions venu faire ici ? Pourquoi, ce matin, et juste dans ce village ? Peut-être étions-nous inquiétants ? je m’efforçais d’être souriant…
Je me dis que nous devions avoir une odeur inconnue, l’odeur d’un ailleurs lointain. Et puis que nous devions avoir l’air pressés. Les voyageurs étrangers ont toujours l’air pressés et ils parlent trop fort. Nous n’échappions pas à ces apparences.
À un moment, le chauffeur a dit à Claude que nous étions arrivés et il nous laissa là, au bord d’une grande route qui traversait le village. Pas grand monde à l’horizon, un vaste espace, assez désordonné et sans charme, une sorte de nationale sept désertée.
Normalement il devait il y avoir un marché qui valait le détour dans le coin… Mais rien à cet instant n’indiquait quoique ce soit de ce genre. Il devait être à présent midi et il y avait peu de gens dans les rues à cette heure.
Le marché ne devait pas être encore en place. Nous sommes entrés dans le village au hasard d’une ruelle grimpant sur les flancs de la colline. Nous n'avons pas tardé à être repérés par une femme qui nous a proposé d’aller visiter son atelier de confection.
Nous avons eu beau décliner l’invitation, elle nous a suivis un long moment, parfois relayée par une autre... perdue quelques rues... retrouvée un peu plus loin. Elle nous poursuivait comme une poule qui espère du grain. Il y avait là quelque chose d’un peu gênant, je n’aime pas être mis dans une situation où l’on fait comme si l’on ne voyait pas l’autre. À force de monter pour fuir, elle a fini par nous abandonner. Mais c’est vrai qu’il ne devait pas passer tant d’étrangers que ça dans ces ruelles et nous étions normalement une aubaine qu’il ne fallait pas laisser passer. Mais cette fois-là nous n’étions certainement pas une affaire.
Nous sommes redescendus sur une petite place où quelques femmes installaient leurs marchandises. Au centre, un grand arbre distribuait son ombre avec générosité. Le marché tournait autour. Charme et tranquillité.Il devait être deux heures à présent, la vie reprenait doucement après une parenthèse.

Quand nous avons pensé avoir vu ce qui était à voir nous sommes redescendus jusqu’à la route principale, juste à l’instant où un bus, dont la destination finale s’avérera être celle de Dali, est venu accoster à nos pieds.
Il n’était qu’assez peu rempli, nous l’avons pris d’assaut trop heureux de trouver aussi vite un retour assuré jusqu’à notre base arrière.
Le véhicule s'arrêta souvent, un bras levé en pleine campagne étant un arrêt obligatoire. À la fin il n'y avait plus même la place pour un chou Chinois.
Le reste de la journée fut occupé à la balade, non sans avoir fait un détour par la gare routière pour retenir nos places pour le voyage du lendemain en direction de Kumming. En réalité nous avions projeté de revenir de Dali à Kunming par le train de nuit ce qui nous aurait évité une deuxième nuit d’hôtel à Dali. Mais il est extrêmement compliqué de retenir des billets de train en Chine. On ne peut le faire que de la ville du départ du voyage, et étant donné la densité de la population en déplacement, les places sont rares. N’étant à Dali que deux jours, il était tout à fait impossible de trouver des billets de train pour Kunming. Dommage, j’aurais bien aimé vivre l’aventure d’une « nuit de Chine en train ».

À suivre AU REVOIR DALI (CHINE 15)
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