Lijiang, la Cité des fantômes… (Chine 8)

À peine arrivés, les bagages abandonnés dans nos chambres et enfin réduits au silence, nous nous retrouvons tous les quatre à l’étage pour partager un verre de whisky réparateur. Il faut dire qu’à chacun de nos voyages nous avons emporté dans nos bagages un peu de ce précieux liquide. Une petite bouteille pour chaque couple, que nous sortons alternativement comme pour nous recevoir, ce qui est tout à fait symbolique, mais c’est là notre côté English. Un temps que l’on se donne pour souffler et mettre un peu d’ordre dans nos têtes encombrées par la succession des péripéties de nos longues journées aventureuses. Cette fois on y est allé fort, nous nous rapellerons longtemps de cette arrivée à Lijiang. On est passé par des visions d'enfer et de paradis, mêlées. Il fallait le mériter comme on dit.
Mais quel plaisir après la tourmente. L’Hôtel est charmant, nous savons qu’un lit nous y attend pour tout à l’heure et tout en appréciant notre whisky nous observons depuis son premier étage, où Claude P et son épouse nous ont reçus pour ce soir, nos hôtes installés en famille dans la pièce d’entrée, les uns autour du brasero, les autres devant un clavier d’ordinateur manifestement branché sur Internet haut débit. D’ailleurs il semble que l’on puisse un peu partout en Chine avoir accès à Internet. L’hyper développement du pays passe par cette curiosité pour les "ailleurs". On sait que le gouvernement tente de contrôler quelque peu les choses, mais je crois que ce sera difficile d’empêcher encore longtemps cette forme de voyage immobile du monde moderne.
Techniquement, je ne sais pas comment un Chinois peut taper sur un clavier d'ordinateur, qui a le même nombre de touches là-bas que chez nous, alors que la langue Chinoise n’utilise pas l’alphabet mais plus des milliers d'idéogrammes, ou des sinogrammes. Claude P m' adit qu'il faut en connaître environ 3000 pour lire les journeaux et 30 à 40.000 pour être un lettré. Il pense qu’ils doivent transcrire phonétiquement ce qu’ils ont à dire et traduire ces sons en utilisant notre alphabet romain, le logiciel d’écriture leur propose alors les idéogrammes correspondant à ces sonorités, dont ils sélectionnent celle qui correspond au sens désiré et ainsi de suite. Sans oublier l'autre sens, celui de la lecture qui n'est pas le même que le notre: lignes verticales, lecture de droite à gauche... dantesque. Je n'ose imaginer ce que tout cela devient avec les communications par SMS sur leur téléphone portable. Mystère !
Notre whisky vite avalé, pour cause de nuit de plus en plus tombante, nous reprenons notre cheminement avec cette fois la préoccupation du moment, celle de trouver un lieu pour dîner.
On dîne très tôt dans ce pays. Il n’y a pas grand-chose à faire après et puis comme je l’ai déjà dit, on dîne (lorsqu'on en a les moyens) à l’extérieur, pour ne pas avoir à faire la cuisine chez soi. J’imagine que lorsque l’on ne va pas au restaurant, on se contente de grignoter sur un coin de table, un bol de riz plus ou moins amélioré.
Mais tout cela je l’imagine, je ne le sais pas.

Nous nous sentons légers sans nos bagages, les rues scintillent de centaines de lampions rouges accrochés sur les façades, donnant à la ville une atmosphère chaleureuse, malgré le froid d’une pluie limite neige fondue. Le sol mouillé reflète joyeusement les rues transformées en guirlandes festives. Un peu partout, on entend l’eau circuler. Cela fait effectivement penser à Venise, où comme ici il ne s'élève dans les rues piétonnes pas d’autres sons que ceux de la parole, des pas sur les pavages et des bruits d’eau. À cette heure (18h), les boutiques sont encore ouvertes, elles me font penser (déformation professionnelle) à des images de télévision. Beaucoup de couleurs (dans mon métier on dirait : "trop de chroma" ), un graphisme remarquable. Souvent, un "personnage" seul, attend qu’un client, peu probable à cette époque et à cette heure, vienne se prendre dans son filet commercial. Chacun de ces « personnages » appartient à une histoire que nous ne savons pas lire. Si l’on observe mieux, en plus du solitaire embusqué, se tient dans chaque boutique une autre source de vie: le poste de télévision. Des dizaines de petits commerçants restent ainsi scotchés des heures durant devant les clignotements bleus de la Télévision. Le magasin ouvre vers 9 heures et demie et ferme parfois à 22 heures, ça laisse en effet beaucoup de temps pour regarder la télévision. La nourriture télévisuelle semble être apparemment composée de feuilletons. Mais cette vision des ailleurs (que permettent toutes les télévisions du monde) semble encore le plus souvent Chinoise. Beaucoup d'histoires médiévales, et quelques émissions de variétés inspirées par les télévisions occidentales. La Chine est assez grande pour que l’on s’intéresse encore à ce qui s’y vit ou s’y passe, à l’autre bout et à pas grand chose d'autre. À moins qu' il n'y ait pas d’autre choix, par l’exigence d’une Volonté Supérieure (c’est probable, mais la aussi ça ne durera pas).
Dans ces dizaines de boutiques, je n'ai quasiment jamais vu quelqu'un lire un livre.
À cet instant de mon récit, j'ai une pensée pour l'homme endormi sur son livre, rencontré dans l'une des vieilles rues de Pékin, lors de notre voyage de l'année dernière (2006).

Moi je traîne, un peu fasciné par ces vitrines, j’ai du mal à zapper. Claude P, à qui nous avons confié tacitement la bonne organisation de ce voyage, s’inquiète quelque peu du temps qui passe et craint que l’on finisse par ne plus nous servir. Il a raison, je ne dois pas retarder notre petite troupe, je me tourne définitivement vers le problème du restaurant.
Nous choisissons finalement un peu vite une auberge dont on aperçoit les lumières, juste en face de nous et que l’on atteint en franchissant avec précautions un petit pont glissant. Ce qui nous a probablement décidé d’aller à celle-là plutôt qu‘à la voisine immédiate, est la présence de gens à l’intérieur, dont des cuisiniers toqués. Toujours est-il que nous y entrons. Quelqu’un vient à notre rencontre, nous lui faisons comprendre que nous souhaitons dîner, il ne semble pas s’en étonner et nous laisse nous installer où nous le souhaitons. En fait nous sommes les seuls clients et le resterons le temps du repas. On nous apporte une carte. Soulagement les propositions sont écrites en Chinois et en Anglais… Elles le sont parfois aussi en Italien… Les pizzerias Italiennes étant ici ce qu’est le restaurant Chinois en Italie, il ne faut pas espérer retrouver du ciel d’Adriatique dans les pizzas version Chinoise. De toute façon nous n’avons pas l’intention de nous éloigner de la Cuisine Chinoise, pour les beaux yeux de laquelle nous avons fait tant de kilomètres.
Les choix du soir sont toujours l’occasion d’une longue discussion, « Moi je vais prendre ça. Non moi c’est plutôt ça qui me ferait envie, à moins que ce ne soit … Et puis non, finalement je prends ça... Tu n'as pas peur que ça fasse trop?…». Longues hésitations durant lesquelles nous tournons et retournons les pages d’un Menu qui ne contient pas grand-chose susceptible de faire fonctionner nos papilles mentales, à part quelques images d’assez mauvaise qualité, comme tombées d’un restaurant d’entreprise des grands boulevards. D'habitude, c’est plutôt en regardant autour de nous que notre imagination s’affame, mais ce soir il n’y a que nous et nous devons nous en tenir au menu. Sur ma droite j’aperçois par une sorte de passe plats, ce qui doit être la cuisine, pour l’instant sans cuisinier. C’est que toute l’équipe du restaurant, probablement faisant partie d'une même famille, est assise au milieu de la pièce autour d’un brasero, l’anorak sous le tablier, c’est dire qu’il ne fait pas chaud dans les lieux. D’ailleurs nous n’avons rien enlevé nous-mêmes de nos vêtements d’extérieur. Le rythme Chinois va petit à petit s’imposer, personne ne fait plus attention à nous. Visiblement, il n’est pas encore temps de se mettre en marche dans ce restaurant, qui à l’heure présente n’en est pas encore un, mais seulement un intérieur familial, où l’on a bien voulu que nous prenions notre place. Ils sont une douzaine de jeunes gens, filles et garçons à deviser joyeusement et de façon assez sonore autour du brasero. Au fond, sur une sorte d’estrade qui contient une table normalement attribuée aux convives, quatre jeunes jouent en riant aux cartes. Deux cages à oiseaux suspendues à une poutre (authentique), logent chacune une sorte de mainate qui poussent de temps à autre un cri assez intégré aux autres expressions du moment. L’un des garçons toqués, peut-être le plus âgé d’entre eux, une trentaine d’années, semble leur parler, d’où leurs réponses. Il faut savoir attendre que les mainates aient dit ce qu’ils avaient à dire, on est en Chine. Nous sommes des spectateurs attentifs de cette tranche de vie qui nous est offerte hors menu, jusqu’à ce que subitement un ordre, que l’on n’entend pas, vienne rompre cet équilibre intime. L’une des jeunes femmes semble tout à coup nous voir et vient prendre notre commande. L’homme aux oiseaux est maintenant auprès de ses feux dans un bric-à-brac qui est son ordre de chef. Les jeunes du fond continuent leur partie de carte, on n'a pas besoin d’eux pour le moment. Je ne sais plus ce que nous avons mangé, ce n’était pas assez bon ni assez mauvais pour que je m’en souvienne. En général cela tournait autour d’une soupe suffisante à elle seule pour nous rassasier avec un peu de riz en accompagnement et un plat ou deux que nous nous partagions à coup de baguettes (assez peu magiques, mais surtout besogneuses. Nous avons fait des progrès de jour en jour jusqu’à ne plus y penser). Le spectacle incongru l'a emporté dans ma mémoire sur celui de plaisirs de la table. Seule petite dérogation au respect des règles gastronomiques locales, Claude et moi prenions souvent une bière Chinoise pour nous désaltérer, alors que nos épouses prenaient un thé au jasmin, si toutefois nous arrivions à nous faire comprendre, ce qui n'a pas toujours été le cas. Aux Etats-Unis on sert un verre d’eau glacée à table avant toute chose. En Chine c’est une tasse de thé vert, extrêmement clair.
À force de boire du thé dans la journée ou aux repas pour nous désaltérer, nous sommes rentrés chez nous assez accroc de thé (comme je l’avais été jadis avec la Guinness, ou l’odeur des fumées de tourbes en Irlande)et longtemps après notre retour nous ressentons à certaines heures de la journée un appel insistant de la théière. C’est un temps que l’on prend et qui nous arrête dans ce que l’on est en train de faire, l’obligation d’une sorte de cérémonial minutieux, après lequel on peut repartir de plus belle dans nos pensées. Nous savons que le Yunnan est une région de Chine où l'on trouve des thés verts renommés. Nous y avons acheté comme il se doit du thé vert dans les innombrables maisons de thé, où l’on ne sait plus à quel Saint se vouer tant il y a de sortes de thés exposées, dont certains au prix de l’or. Mais nous y reviendrons un autre jour.
Le repas fini, il doit être huit heures, guère plus, lorsque l’adition nous ait apportée. Ce sera tout le long de ce voyage, avec des sentiments de satisfaction et d’émerveillement mêlés, que nous prendrons connaissance de ce que nous devons en échange d'un temps passé plus qu'agréable, dans des lieux toujours surprenants, nous offrant une cuisine simple mais réconfortante et surtout très saine.

Il est toujours difficile de parler du prix des choses, vu avec nos yeux d’occidentaux, sans tenir compte assez précisément du niveau de vie réel du pays dont nous parlons. La plupart des restaurants où nous sommes allés lors de ce séjour ne sont pas des lieux gastronomiques, mais des restaurants populaires pour les Chinois presque exclusivement et il n’y existe pas une carte et des prix pour les étrangers. Cela viendra peut-être mais ce n’est pas encore le cas. Nous réglons donc un repas au prix que payent les Chinois, c’est-à-dire entre un euro et trois euros maximum par personne (lorsqu’on s’est un peu laissé aller). Le budget repas n’est donc pas celui qui fait sauter la banque.

Ce soir est notre deuxième nuit passée en Chine, c’est dire que nous ne sommes pas encore remis des décalages horaires que nous venons de subir. Il faudra presque une semaine pour ne plus nous réveiller à une heure du matin ce qui correspond à huit heures à Paris. Il faudra beaucoup plus de temps dans l’autre sens. Nous avons donc sommeil, mais nous ne pouvons résister, le ventre plein, à l’appel des rues de la vieille ville, maintenant tout à fait illuminées par des centaines de lampions et désertées par les visiteurs du jour, retournés vers la ville moderne à quelques kilomètres de là. Nous serpentons dans les ruelles brillantes de pluie, le long des canaux, admirant les enfilades joliment restaurées. Car cette ville était toute autre il y a seulement une quinzaine d’années.
Il ne nous reste que l’imagination pour essayer de voir, au travers de ce qu’elle est aujourd’hui, la vie d’alors. Une immense ville blottie dans une cuvette, noire de fumée, très certainement polluée au-delà du supportable, par les fumées et les eaux sales livrées à la pente la plus favorable. Cela devait être un cloaque aux charmes certains, mais quasiment impossible à partager avec l’étranger de passage. À présent les restaurations impressionnantes, qui ont presque totalement éradiqué les pollutions sauvages et les parfums nauséabonds d’accompagnements, ont aussi chassé les vrais habitants des lieux. Les anciens étaient probablement des commerçants, et des petits artisans, utiles à la vie quotidienne des habitants de la cité. Une sorte d’organisation autarcique de la société . Ils ont été remplacés par des commerces modernes, utiles aux passants étrangers et enrichissants pour les nouveaux propriétaires des lieux.
Ce soir on peut se laisser prendre par les apparences et imaginer ce que devait être cette ville lorsqu’elle vibrait de son âme authentique. L’obscurité préserve encore un peu, l’illusion d’un transport dans le passé de la Chine médiévale. On ne serait pas étonné de voir passer un palanquin transportant quelque notable pressé (ils ont toujours l’air pressé dans les films) entouré d’une armée inquiétante de gens en armes, ouvrant la route avec l’autorité indiscutable des maîtres. Mais il faut bien revenir à la réalité, hélas moins effrayante, seuls la pluie et le vent s’engouffrent ce soir dans les rues de Lijiang.
Nous sommes dans un décor certes, mais quel beau décor!

Neuf heures, nous ne veillerons pas plus tard ce soir pour cause de décalage horaire.
Nous rejoignons notre hôtel par un dédale de petites rues qu’il faut apprendre à reconnaître. Au tas d’ordures dans le coin d’une masure, on tourne à droite. Attention au petit canal qui longe la ruelle, au fond un petit pont l’enjambe et nous conduit à la porte de l’hôtel toujours ouverte. Nous traversons la pièce commune qui fait office d’entrée, de salon et de réception. Nos amis de l’hôtel, sont toujours là en famille, assis autour du brasero soigneusement alimenté en petits morceaux de bois et de charbon. Les mains se tendent et se réchauffent en rythmant la conversation. Nous sommes invités à les rejoindre avec un sourire qui donne du sens au qualificatif d' « amis » que je leur attribuais. Nous leur faisons comprendre notre fatigue, ils n’insistent pas, un petit signe amical qui veut dire bonne nuit en langage universel. Les enfants sont toujours devant l’ordinateur. Notre chambre est au rez-de-chaussée, en face d’eux dans la cour.
Il y fait froid, guère moins que dehors. Elle est petite et nous oblige à une stratégie encore une fois en forme de casse-tête Chinois, pour ouvrir nos bagages et préserver un minimum de circulation indispensable pour atteindre notre lit. Un immense poste de télévision fait face au lit. Nous verrons demain ce qu’il a à dire. Pour l’heure nous sombrons très vite dans un sommeil réparateur.









Photos Camille Hermant
À suivre ... Chine 9 Lijiang: la ville vitrine

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