Les temps emmêlés... (Chine 6)
Déjà il nous faut aller plus loin, tenir le planning que nous nous sommes fixé.Nous avons nos billets d'avion pour Lijiang par la China Eastern, retenus depuis Paris. Le décollage est pour 15h. Il a fallu refaire nos bagages à peine défaits et les laisser à la consigne de l'hôtel, pour libérer les chambres et aller faire un tour dans les vieux quartiers de Kunming, avant le taxi pour l'aéroport.
Le petit-déjeuner dans ces grands hôtels est l'occasion de se refaire une santé. Et nous ne sommes pas les derniers pour vivre ces petits plaisirs du matin. Un riche échantillonage des cultures alimentaires est étalé sur les alignements de buffets constamment réapprovisionnés, de mets chinois, frits ou à la vapeur, ou européens, de pâtisseries, de fruits, de saumon fumé, de sushis, d'œufs pochés, de charcuteries, de légumes verts... Une fois repus, il ne nous est pas trop difficile de sauter le repas de midi, d'autant que l'on dîne assez tôt. Nous nous faisons un peu l'effet de véhicules dont on vérifierait les niveaux et la pression des pneus avant un départ aventureux. Il ne faut pas négliger ces corps qui nous transportent sans rechigner, là où on leur en donne l'ordre.
Ce matin, une fois tout cela fait, nous disposons de trois bonnes heures pour aller jusqu'à la "vieille ville", et en revenir. C'est que les distances sont grandes dans cette ville ultramoderne dont les avenues traversent, d'un horizon à l'autre, l'immense fourmilière agitée. De nombreux immeubles neufs, ou en construction, lui donnent l'aspect froid d'un quartier de la Défense à Paris, (avec le côté un peu démodé du front de Seine) mais multiplié à l'infini.
Le point commun de ces grandes villes d'Asie, ou d'autres contrées au redressement un peu trop soudain, est malheureusement l'absence de tout plan d'urbanisme, ce qui se traduit par la sensation d'un désordre sans âme. En levant le nez vers ces prouesses technologiques de verre et d'acier, je ne perçois pas la logique d'une ville, mais celle qui pourrait gérer l'ordre d'un stand d'exposition (style les arts ménagers), où se côtoient tous les styles d'architecture, sans aucune harmonie, ou intelligence directrice. On est bien loin d'une ville comme Brasilia, pensée pour organiser une société nouvelle. 
Ici ce sont, comme dans le reste du monde, les grandes finances aux origines très diverses qui sont la raison des choix. Avec l’enrichissement soudain est né le besoin d’étaler aux yeux universels les signes visibles d’un rang social enfin atteint. On expose, avec une certaine indécence, par la richesse des matériaux, le pompeux des entrées, le degré de prouesses architecturales (toutes à cent lieues des préoccupations actuelles d'économie d'énergie et de protection de l'environnement) un niveau de vie qui fait entrer la Chine dans la cour des grands, à la vitesse que l’on sait. Il y a manifestement beaucoup d'argent frais qui arrive (et c'est tant mieux) mais la préoccupation première n'est pas de faire du beau et de l'unique. L'important est que cela se voit, on réfléchira plus tard.
Le résultat de cet appétit immature est que l'on démolit, on défonce, on efface, on tranche, on fonce en avant et tant pis pour le petit peuple qui doit aller ailleurs avec ses cliques et ses claques et surtout ses petits moyens qui ne lui permettent en aucun cas de demeurer au centre de la ville. Les périphéries construisent des cités dortoirs pour recevoir ces populations sacrifiées par le « progrès » comme nous-mêmes l’avons fait en d’autres temps. Cette "grande marche" en avant de la modernité, crée d'étranges collages où se côtoient, pour encore quelque temps, le plus vieux avec le plus moderne et entre ces deux temps extrêmes, les restes coincés d'une architecture pauvre des années cinquante (style les HLM d'après guerre).
Sorte de clapiers sans âme, où chaque fenêtre est grillagée, comme pour se protéger d'une agression extérieure, pourtant improbable. L'empilement d'objets hétéroclites, derrière ces fenêtres sans visage et sur des balcons fragiles fait craindre des effondrements à venir.
À moins que les pelleteuses ne s'en chargent avant que le temps fasse son œuvre.En vérité les appartements Chinois doivent être extrêmement petits et il semble que l'on n’y reçoive pas ses amis, mais qu'on les invite (ou les reçoive) au restaurant quand on en a les moyens.
Ainsi il n'y a pas de salle à manger dans l'appartement Chinois (ou très rarement de très bancals coins de table), c'est au restaurant qu'on se met à table, ou dans la rue. La maison, ou l'appartement, n'étant que le lieu pour dormir et contenir ses biens personnels, peu de chose.
Mais je ne sais pas grand-chose de cette vie intime du citoyen Chinois, secrète et pudique. Etant donné la pauvreté des conditions de vie, il est mal venu d'en parler et nous n’aurons que très peu de réponses aux questions que nous leur poserons sur ce sujet.
La vie domestique est une parenthèse, l'essentiel se passe dans la rue, ou sur les lieux de travail. Dans la rue, les différences sociales sont moins flagrantes, chacun ayant quelque chose à faire ou une destination à rejoindre, comme les autres.Il y a tout de même des gens qui ont beaucoup d'argent depuis peu et de magnifiques appartements (modèles occidentaux) pour se recevoir.

Sur ce plan, la disparité est immense et saute aux yeux. Difficile d'imaginer ce que sera la vie en société Chinoise dans dix ans.
En attendant la rue d'aujourd'hui mène sa vie, avec des flux joyeux et colorés de gens plutôt jeunes et dynamiques, se rendant à leurs multiples tâches quotidiennes.
On pense à cette liberté nouvelle et presque inattendue dans un pays dirigé par un pouvoir politique communiste (il en reste peu au monde) dont on pourrait craindre à juste titre qu'il n'exerce un régime policier entravant. Difficile de mesurer la part des libertés et celle des interdits. De toute façon la liberté est infiniment plus grande aujourd'hui qu'hier et chaque jour qui passe est une ouverture qui s'élargit vers plus de libertés encore.
Mais tout n'est pas encore au beau fixe et les instances dirigeantes elles-mêmes sont probablement débordées par la vitesse à laquelle les choses changent dans leur vaste pays. Il est bien difficile pour eux de faire tenir dans le même système politique l'ultralibéralisme de la Chine ouverte sur les très intéressants marchés du monde et les doctrines communistes dont le fondement est principalement le rejet du système capitaliste.
Les vieux, survivants de la période Mao, regardent muets et l'œil quelque peu éclairé par une certaine ironie, leur monde se tortiller tant bien que mal entre ses convictions et ses intérêts.
Eux passent d'un pas lent et régulier, tenant la main de leur compagne dans un geste tendre qui ne leur a pas toujours été permis, ne disant rien, mais pensant si fort que quiconque est attentif peut les entendre.Nous ne pouvons qu'espérer pour ce peuple attachant qu'il trouve sa route sans trébucher avant d'atteindre le bonheur.
Il faut bien se l’avouer, Kunming en soi n'a plus beaucoup d'intérêt pour le voyageur, en dehors de sa place stratégique dans le Yunnan. Et c'est pourtant dans cette ville que nous nous immergeons dans la vie Chinoise cette année. Nous lui trouvons donc des charmes.
Nous aimons ce frottement quotidien avec la vraie vie Chinoise, celle qui va dans l'autre sens. N'avez-vous pas remarqué cette étrangeté, à chaque fois que l'on marche dans une grande ville étrangère, on commence par marcher à contre courant, bousculé par le flot des habitants qui vont manifestement dans l'autre sens.
Et puis avec le temps, on se synchronise et on finit par aller dans le sens commun. En Chine, c'est un peu différent, le pays est tellement grand qu'il n'y a pas encore véritablement de sens des courants circulatoires des piétons (parce qu'en voiture c'est une autre histoire).
On part le nez en l'air avec une vague idée de la direction à prendre pour rejoindre les vieux quartiers, et on marche en s'imprégnant comme des buvards affamés de toutes les impressions suggérées par le croisement improbable des gens d'ici. C'est sûr, si nous habitions à Kunming, nous finirions par marcher les yeux baissés, fonçant l'esprit tourné vers nos pensées intérieures vers notre destination programmée.
Mais nous venons d'ailleurs et tout ce qui défile sous nos yeux de candides est source de questionnements, de curiosité, d'envie d’en savoir plus. Et comme nous ne pouvons arrêter le mouvement général, les choses nous échappent souvent, laissant en nos mémoires avides des morceaux d'impressions que nous reconstruirons plus tard. C'est un peu le travail que je fais par ces lignes.
Nous finissons par déboucher dans une sorte de resserrement de l'espace, un portique à l'entrée d'une rue étroite indique que nous sommes arrivés à ce qu'il reste de la vieille ville. Il était temps que nous venions à Kunming. Il est à craindre que dans quelques années, cette dernière tranchée d'histoire ait été refermée par les bulldozers pour faire place nette à la modernité envahissante.
Nous ne pouvons pas nous opposer à cette évolution des choses. La conservation de ces vieilles rues délabrées n'est probablement pas possible. À chaque fois qu'il y a restauration, comme nous en avons vues à Pékin avec les fameux Hutong, le charme n'y est plus, la froideur s'installe, la vie s'est échappée. 
Pourtant des murs couverts d’écrits et de photos laissent apercevoir que des gens d’ici essaient de conserver quelques espaces témoins des temps passés. Peut-être y a-t-il même une sorte de combat de résistance, mené par des Chinois plus sensibles que d’autres à la valeur historique et sentimentale de ces traces d’un passé pas si lointain.
Pour encore quelques temps, ce vieux quartier de Kunming continue d'exister, encerclé par les tours d'un autre millénaire, parcouru par quelques Européens comme nous, mais principalement par les Chinois qui y passent leur chemin, parce qu'ils y ont gardé des habitudes et des relations.
De la vieille ville, il ne reste plus que deux rues parallèles. Nous n'arrêtons pas de répéter un peu bêtement "regarde comme c'est beau, ou comme c'est charmant", devant de vieux murs délabrés, des boiseries bancales abritant encore de multiples commerces, tous plus chinois les uns que les autres. Vitrines de thé ou de pipes chinoises (je parlerai plus loin de cet étrange objet).
Nous aussi voyageurs de passage, nous sommes sensibles à ces empreintes d’une vie révolue, parce qu’elles ont la préciosité de valeurs en voie d'extinction. Egoïsme du voyageur.Mais il faut bien aussi accepter l'idée que ces murs et leurs ombres vont disparaître en même temps qu'une génération.
Nous aimerions tant ralentir un peu cet effondrement.
Il faut repartir et faire le chemin inverse jusqu'à l'hôtel pour y reprendre nos bagages, attraper un taxi et l'emplir de nos imbrications savantes et foncer jusqu'à l'aéroport direction Lijiang.
Photos Camille Hermant

À suivre... CHINE 7 "Lijiang, la Venise de l'Orient..."
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