Le Direct à la Télévision
Qui peut savoir ce que nous endurons dans ces crises passionnantes que sont les tournages en direct. Nous aimons cette parenté vertigineuse avec le théâtre, cette idée un peu simpliste d’un rideau qui se lève sur une pièce dont nous ne connaîtrions que très mal le texte et qu’il nous faudrait poursuivre coûte que coûte jusqu’à l’autre rideau, final celui-là. Tomber dans un gouffre sans fond en se faisant le moins de mal possible. Il y a du cauchemar dans ces chutes tourbillonnantes et nous serions de simple malades pervers s’il n’y avait que cela. Mais il y a heureusement aussi du rêve. Le rêve que nous avons fait au travers d’une longue préparation, où nous avons imaginé jour après jour les images que nous tentons de rejoindre à l’instant du direct. Rejoindre ou créer. Donner vie. Ne pas trahir ce que nous avions fait entrevoir aux autres, à nos compagnons de voyage. Atteindre, approcher. Nous n’atteindrons hélas jamais, il faudrait pour cela que nous nous contentions de peu. Notre fonction de créateur ne nous a pas habitués à cela. Exigences, déceptions. C’est pour cette raison que les lumières à peine éteintes, il nous faut vite nous tourner vers un autre projet, un danger séduisant à venir. Oublier, cette naissance si douloureuse qu’elle finit par ressembler aux douleurs qui accompagnent les morts. Naissance, deuil.
Alors racontons les coups que nous prenons pour partager un peu de ces douleurs, nous soulager.
Si nous étions seuls, nous souffririons de cette solitude. Ne l’étant pas nous souffrons de ne pas l’être, de ne pas être le seul marionnettiste de cette pièce. La satisfaction suprême, celle qui ne nous permettrait en tout cas pas de ressentir de trahison, serait que nous soyons le maître absolu du décor, de la lumière, des images, des mouvements de caméra, de la musique, des mots même prononcés. Heureusement ce n’est pas le cas et nous devons au travail d’une équipe immense et insoupçonnée, ce que nous signons du mot assez vague de «réalisation», comme si nous en étions effectivement le sculpteur unique. Nous sommes loin d’être seul. C’est là que notre rêve se délave petit à petit, par le frottement indispensable aux autres avec leur façon de voir qui n’est pas forcément la notre, qu’il faut convaincre ou dont l’avis au contraire convainquant nous fait dévier de la ligne première. C’est aussi cela le direct une suite de dérives que nous tentons de contrôler, d’avaliser, de reprendre à notre compte comme autant de fulgurances qui nous sont offertes par les autres. Mais il y a la rançon de ces apports imprévisibles, il y a les erreurs inévitables que l’on dit humaines et qui sont tout à fait inhumaines pour mon cœur malmené. Il y a les bonnes volontés qu’il faut laisser aller pour obtenir peut-être un peu plus loin une pépite inattendue. Laisser un peu aller cette équipe qui se donne si généreusement, vers ses réserves personnelles, ses penchants, ses goûts qui ne sont pas toujours les miens. Compromis, enrichissements. Il faut saisir au vol, repousser dans l’instant, choisir entre beaucoup, sans droit aux ratures, jamais. Avancer sans se retourner, vers un horizon qui n’en finit pas de reculer, avec le temps qui file de son pas imperturbable lui, le seul imperturbable, parce que pour ce qui est des hommes la tempête fait rage et les perturbations sont violentes. Et puis tout à coup la fin surgit, après qu’on l’ait parfois attendue, souhaitée, elle surgit et nous laisse pantois, vidé, sonné. Notre corps se fait enfin remarqué, il nous pèse et refuse de nous conduire où nous lui en donnons l’ordre. Il a trop longtemps obéi sans rien dire, prenant des coups souterrains dans ses entrailles secrètes. Prise de conscience tout à coup de ces deux moi qui s’accommodent d’habitude de cette vie commune et qui peuvent pourtant se révolter au point de vouloir se séparer. Encore une mort prématurée. Comment parler de vie sans parler de mort, comment parler de lumière sans aborder les zones d’ombres, comment parler d’amour sans évoquer les trahisons. C’est un peu tout ça le direct de télévision, du sublime et des embruns amères mêlés suffisamment savamment pour que l’on ait envie d’en reprendre tout en sachant pourtant que c’est parfois mortel.
Alors racontons les coups que nous prenons pour partager un peu de ces douleurs, nous soulager.
Si nous étions seuls, nous souffririons de cette solitude. Ne l’étant pas nous souffrons de ne pas l’être, de ne pas être le seul marionnettiste de cette pièce. La satisfaction suprême, celle qui ne nous permettrait en tout cas pas de ressentir de trahison, serait que nous soyons le maître absolu du décor, de la lumière, des images, des mouvements de caméra, de la musique, des mots même prononcés. Heureusement ce n’est pas le cas et nous devons au travail d’une équipe immense et insoupçonnée, ce que nous signons du mot assez vague de «réalisation», comme si nous en étions effectivement le sculpteur unique. Nous sommes loin d’être seul. C’est là que notre rêve se délave petit à petit, par le frottement indispensable aux autres avec leur façon de voir qui n’est pas forcément la notre, qu’il faut convaincre ou dont l’avis au contraire convainquant nous fait dévier de la ligne première. C’est aussi cela le direct une suite de dérives que nous tentons de contrôler, d’avaliser, de reprendre à notre compte comme autant de fulgurances qui nous sont offertes par les autres. Mais il y a la rançon de ces apports imprévisibles, il y a les erreurs inévitables que l’on dit humaines et qui sont tout à fait inhumaines pour mon cœur malmené. Il y a les bonnes volontés qu’il faut laisser aller pour obtenir peut-être un peu plus loin une pépite inattendue. Laisser un peu aller cette équipe qui se donne si généreusement, vers ses réserves personnelles, ses penchants, ses goûts qui ne sont pas toujours les miens. Compromis, enrichissements. Il faut saisir au vol, repousser dans l’instant, choisir entre beaucoup, sans droit aux ratures, jamais. Avancer sans se retourner, vers un horizon qui n’en finit pas de reculer, avec le temps qui file de son pas imperturbable lui, le seul imperturbable, parce que pour ce qui est des hommes la tempête fait rage et les perturbations sont violentes. Et puis tout à coup la fin surgit, après qu’on l’ait parfois attendue, souhaitée, elle surgit et nous laisse pantois, vidé, sonné. Notre corps se fait enfin remarqué, il nous pèse et refuse de nous conduire où nous lui en donnons l’ordre. Il a trop longtemps obéi sans rien dire, prenant des coups souterrains dans ses entrailles secrètes. Prise de conscience tout à coup de ces deux moi qui s’accommodent d’habitude de cette vie commune et qui peuvent pourtant se révolter au point de vouloir se séparer. Encore une mort prématurée. Comment parler de vie sans parler de mort, comment parler de lumière sans aborder les zones d’ombres, comment parler d’amour sans évoquer les trahisons. C’est un peu tout ça le direct de télévision, du sublime et des embruns amères mêlés suffisamment savamment pour que l’on ait envie d’en reprendre tout en sachant pourtant que c’est parfois mortel.
Commentaires