Le petit supplément...

 





L’idée m’est venue un matin lors d’une de mes promenades.

 

Absorbé dans mes pensées j’ai, après un long parcours solitaire, croisé les pas d’une femme qui promenait ses chiens. Lors de ces rencontres aléatoires, parfois c’est un bonjour, parfois c’est l’ignorance. Un peu comme les chiens qui s’ignorent ou s’intéressent à l’autre, d’un coup de flair. Elle n’a pas levé les yeux, je suis donc resté muet et j’ai moi aussi baissé les yeux, et ce faisant j’ai vu que l’un des petits chiens qu’elle promenait tirait vers moi pour manifestement me dire, ou me demander quelque chose. Nos pas n’ont pas ralenti, ni les miens ni les siens, ni les pattes du petit chien, auquel au passage j’ai adressé un baiser silencieux. La maîtresse n’a pas permis que l’échange se fasse, déchirement ! C’est à cet instant qu’une idée, inspirée par ce constat, est née dans mon petit cinéma intérieur.

Ce petit chien avait une maîtresse pour qui il avait une affection totale et définitive, et pourtant, il s’était tourné vers cet inconnu en lui envoyant des ondes affectueuses, promesses d’échanges et de tendresses. Était-ce les prémices d’une infidélité ?

 


Mon propre chien, avec qui j’ai des échanges extrêmement riches et sophistiqués, s’inquiète beaucoup dès qu’il ne comprend pas ce que je vais faire dans l’immédiat. Je lui parle beaucoup, lui n’a pas les moyens techniques pour me parler, mais il me montre très clairement s’il comprend ou ne comprend pas de ses yeux, de ses oreilles, de l’inclinaison de sa tête ... Bref on se comprend très bien. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir des élans affectifs très puissants vers quelques amis avec lesquels il a partagé son existence depuis son plus jeune âge. Il peut passer des heures avec nos amis, comme si nous, ses maîtres, n’existions plus. Il est manifestement heureux, joyeux, serein...

Mais lorsque vient l’heure de la séparation, la question ne se pose même pas. Ses maîtres vont repartirent, alors il se couche à leurs pieds et sait leur dire qu’il ne faut pas l’oublier. Les choses reprennent exactement leurs places, comme elles étaient avant cette parenthèse, qui avait pourtant tous les aspects d’un changement de priorité affective. Mais non, pas du tout, il n’est pas question d’infidélité, c’était juste l’opportunité d’un « petit supplément » très agréable.

C’est là que mon idée, hypothèse, théorie, proposition de pensée à développer, prend son envol.

 


Le chien ressent ce que l’on pourrait appeler de la gratitude pour son maître, ce qui n’est tout simplement qu’un pragmatisme vital. L’animal n’a en effet qu’une préoccupation principale au quotidien, c’est survivre. L’agréable ne vient qu’après, lorsque l’essentiel est assuré, c’est un supplément vis à vis duquel il ne voit pas d’inconvénient et plutôt bien des avantages. Pour lui la garantie de survie ce sont ses maîtres, ce qui ne l’empêche pas, une fois rassuré sur ce point essentiel, de regarder s’il n’y a pas un petit plaisir qui trainerait par-là, on ne sait jamais.

 


Il y’a beaucoup de points communs entre nos comportements humains et ceux de nos animaux domestiques. Nous sommes, avant d’être des êtres raisonnables, des animaux (sauvages parfois, quand la raison vient à manquer). Quelques-unes des espèces de notre monde animal s’accouplent et restent fidèles au-delà de la procréation. Nous sommes de ce genre-là a priori. Depuis quand ? Jusqu’à quand ?

Les ramiers, les castors, les loups, les inséparables, les albatros, les gibbons... et beaucoup d’autres de nos compagnons de route ont choisi, un jour à force d’infimes évolutions, cette vie partagée dont le socle est la fidélité. 

Le mensonge n’existe pas chez les animaux, les choses sont beaucoup plus subtiles que ça, ils savent que c’est la vérité, donc la réalité et seulement la réalité, qui gère leur existence et que l’urgence est juste droit devant eux sans aucune autre issue. 

Mais sur ce chemin aux apparences rectilignes pourquoi s’interdire « un petit supplément »? Quelques-chose que le maître ne nous donne pas, parce qu’il ne l’a pas, ou parce qu’il nous le refuse. Avec l’inconnu qui se présente, on peut toujours essayer, qui ne risque rien n’a rien ! (les chiens aussi ont des formules). Ce sera une friandise, un câlin, une liberté que l’on n’avait pas... Et puis après on reprendra avec plaisir son chemin au pied de son maître adoré.

 


Là, je pense que l’on me voit venir. Je raconte tout ça parce que dans notre vie d’hommes et de femmes, nous rencontrons souvent cette tentation du « petit supplément ». On va tout de suite me parler de tromperie et de sexe, mais c’est à tout autre chose que je pense. Ces petits suppléments que nous glanons à droite et à gauche, relèvent de la curiosité, de l’écoute, de l’échange. Ce ne sont en aucun cas des trahisons, des vols indélicats, mais au contraire des enrichissements offerts. Et une fois enrichis par ce « petit supplément » nous retrouvons notre compagnon de route et partageons naturellement avec lui cet acquis qui nous a rendu plus heureux.

 « Le petit supplément » en question peut être beaucoup plus important qu’un simple moment de détente, il peut être essentiel et avoir une incidence capitale sur notre équilibre intellectuel, ou notre état moral. Ce sont parfois des rencontres essentielles, les grands carrefours de notre vie, une influence ou un modèle qui nous ont entraîné dans leur sillage. Un échange éphémère avec un individu, connu ou inconnu, dont la curiosité pour un autre monde, une autre façon de penser, de bouger, d’appréhender l’existence est séduisante. Une oreille prête à entendre ce que nous avons à dire, ce qui, à force du temps qui passe, ne recevait plus d’échos auprès des siens, et trouve là une chance de se revitaliser, grâce à une écoute plus curieuse parce que nouvelle, aux idées émises.

Cela n’enlève rien au personnage essentiel de notre vie, mais vient compléter, rééquilibrer, enrichir, vitaliser, l’univers que nous partageons déjà et dont les limites sont forcément un peu étroites. Nous ne pouvons pas répondre totalement à l’attente intellectuelle de notre compagne, ou compagnon. Les pièces manquantes du puzzle, qui composent le mot "bonheur", peuvent alors être rassemblées lors de rencontres fortuites.

 


Mais au-delà de l’intellect, il y’a aussi la légèreté, les sujets souriants, les traces d’enfance, les histoires vécues, les passions, les goûts, les combats, les rires inutiles...

Tous ces ingrédients de la grande cuisine sentimentale sont autant de raisons de s’arrêter un instant sur notre route rectiligne et se saisir en passant d’un « petit supplément » bien séduisant. En tout bien tout honneur, évidemment !

 



Commentaires

chantal courtois a dit…
un très beau texte Michel .. merci de ta confiance, nous avons tous besoin d'un jardin secret .

Posts les plus consultés de ce blog

Une fable qui n’en est pas une.

Lorsque l'on a le choix...

Le goût de l'amer...

Vœux 2010

Un jour, lointain...

Fausses réalités... Pensée du jour.