La Justice populaire...
Je vais prendre le risque d’aborder un sujet extrêmement clivant. Et qui dit clivant dans notre beau pays, ne dit malheureusement pas débat d’idées, mais affrontements violents et stériles. L’écoute d’un autre avis que le sien est devenu très difficile, que ce soit autour d’une table familiale ou entre amis.Comme je suis seul devant mon clavier, je devrais pouvoir échapper à ces tempêtes sans intérêt et essayer d’aller jusqu’au bout de ma pensée.
Le sujet dominant de ce début du 21ème siècle, celui à partir duquel se déclinent la plupart des autres grands sujets de réflexions, est celui du rapport entre l’homme et la femme. Il y eut la relation d’avant et il y a à présent celle de nos contemporains. Plus rien à voir, une véritable Révolution, beaucoup plus importante que l’invention de la roue ou de l’électricité, parce qu’elle n’engendre pas un progrès technique, mais réinvente les fondations du genre humain. Une telle révolution n’est pas sans conséquences et comme tous les grands virages sociaux, elle produit hélas des dégâts collatéraux.
Le thème de réflexion, que j’extrais ici des dégâts produits par cette mutation, est celui des « violences faites aux femmes et de la justice qui leur est rendue ». Ce qui devrait nous rassembler derrière des idées finalement assez simples et emporter très vite une adhésion évidente. Hélas, cela n’aboutit pratiquement jamais, s’enflamme au contraire et se perd immanquablement dans une cacophonie assourdissante. Les mots se mêlent, se transforment et se fracassent en caquètements insensés d’un poulailler effrayé ! La raison de cette impuissance en est que ce sujet est longtemps resté enfoui sous les couvercles assourdissants d’une société sans âge, dominée par l’homme, quel que soit son rang social. Aujourd’hui, ici et ailleurs, ces violences longtemps gardées secrètes, comme faisant partie de l’intimité normale d’un couple, sortent progressivement de l’ombre et, lorsque le gibier est de taille respectable, entrent dans les faisceaux avides des médias.
Je ferai part prochainement de mes réflexions sur ce que l’on appelle « l’indépendance des médias », ou les limites de l’objectivité.
Mais chronologiquement, avant les projecteurs médiatiques, il y a bien sûr les procédures de déclaration (ou de dénonciation) des faits à la police, puis les enquêtes qui suivent et la mise en marche lente (beaucoup trop lente) de la justice, qui tranchera en condamnant ou acquittant à la fin, par un verdict accablant pour les coupables et rarement satisfaisant pour les victimes.
En attendant la décision des juges, on est bien d’accord que les seuls mots autorisés pour parler des deux partis en conflit, sont « une présumée victime » accuse « un présumé coupable ». La situation est en cours et n’est pas validée tant que la justice n’a pas rendu ce verdict.
Naturellement, que la parole des victimes se délivre et que les coupables soient dénoncés est un grand progrès. Que les plaintes soient reçues par la police et transmises à la justice, dans des conditions qui s’améliorent certes trop lentement, est un progrès bien venu. Que la justice enquête, juge et condamne durement quand la culpabilité est avérée, est la preuve de l’efficacité de nos institutions. Les coupables doivent être punis durement pour le mal fait, même si aucune peine ne répare jamais les dégâts physiques et moraux. Face à la justice, quel que soit l’appartenance sociale des accusés, les coupables sont tous égaux en droit et en devoirs. Cette longue marche aux épisodes interminables pour les uns et les autres est parfaitement normale. Elle est encore trop lente et trop rare, mais les pouvoirs publics travaillent à l’amélioration des différents outils de gestion de ces délits et manifestement cela progresse. Néanmoins y a encore bien des problèmes à résoudre pour que les choses s’améliorent en temps et en qualité. C’est une question de recrutement de personnels policiers et justiciers, de formation… et comme toujours d’argent. Donc un choix politique. On finira par y arriver, car une justice bien rendue est l’apanage de notre démocratie à laquelle nous tenons tant.
Mais il y a l’autre versant, malheureusement tout aussi sombre, de cette longue procédure : « La médiatisation ». Et là on retourne aux habitudes ancestrales des cirques romains, lorsque le peuple jugeait ou condamnait d’un pouce levé, ou baissé. Cela arrangeait bien les empereurs d’alors, qui grâce à ce système n’avaient pas à prendre de décisions aux conséquences impopulaires. J’ai bien peur que les poussées populistes actuelles en Europe, inspirées par les jeux Romains, aient pris le pouvoir sur les institutions publiques et imposent leurs lois. La différence ? Aujourd’hui, l’arène est la rue et ses foules manipulées, les juges.
Ce qui se médiatisé est, en termes de justice, classé dans la rubrique « faits divers » pour les seconds rôles, et « société » pour les têtes d’affiches. Le délit dont sont coupables les quidams (qui sont hélas fort nombreux), et qui est aussi grave que celui de la star, n’est même pas évoqué dans la rubrique, déjà très fournie, des chiens écrasés. Nous pénétrons ici dans ce que l’on nomme « La justice populaire ». Ce n’est évidemment pas une instance au rôle officiel, une administration efficace dans la gestion de notre société, mais une sorte de marécage extrêmement nauséabond dans lequel les badauds, que nous sommes trop souvent, se vautrent avec une avidité tout à fait malsaine.
Le même délit, prend alors une valeur ajoutée, selon le niveau social de la présumée victime et du présumé coupable. Et cette valeur ajoutée fait les gros titres de notre presse, qui a besoin d’argent, et qui a du mal à en trouver lorsqu’elle aborde les belles avancées de notre société mutante. Alors ces horreurs présumées sont une manne tombée du ciel pour nos médias en manque d’inspiration. Il y a bien aussi les tremblements de terres, mais ils sont trop rares et trop éloignés.
Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a une part de plaisir conscient ou inconscient, excitant la curiosité du badaud télévisuel, lorsqu’une « tête d’affiche » jusque-là adulée, est accusée d’une horreur quelconque. Ce trait de caractère des biens pensants est hélas très répandu, il est pour cette raison instrumentalisé par les médias. Une véritable mine aux réserves illimitées.
En attendant, que la justice n’arrive enfin à une conclusion, le « personnage » qui est ainsi offert au jugement populaire est mis à mort, c’est-à-dire condamné d’une façon indélébile dans la mémoire collective, avant que la justice n’ait pu faire son travail. Inutile d’insister sur les conséquences irréparables sur l’individu livré à la vindicte populaire, sans oublier sa famille et son environnement professionnel. Si à la fin il est acquitté, cela n’aura malheureusement plus tout à fait le sens que cela devrait avoir.
Je pense que l’État et ses instances en charge des lois qui régissent le bon fonctionnement de notre République, s’honoreraient de réfléchir de toute urgence à une réglementation qui interdirait, la parution de commentaires et autres analyses de faits supposés, sur les médias, écrits, radiophonique et télévisuels, tant que la conclusion judiciaire n’est pas atteinte.
Lorsque le procès est arrivé à son terme et que les faits sont avérés, que la peine est prononcée comme, il est alors normal que ce qui est devenu « un fait avéré » soit relaté dans la presse, pour information.
Je ne crois pas que ce à quoi nous assistons de nos jours : Ces plateaux
de télévision interminables, où des experts en tous genres viennent faire les
beaux en ajoutant de l’horreur à l’horreur, aient un rôle pédagogique ou
préventif, sur les personnes susceptibles de tomber dans ce travers
inacceptable des violences faites aux femmes ? Au contraire, je pense que cet
acharnement théâtral fausse la perception de la réalité et alimente le
sentiment grandissant de haine dans notre pays, sentiment qui petit à petit
phagocyte l’intelligence populaire.

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