Pondre son œuf ...




La première question qui me vient à chaque début du jour nouveau qui m'est donné à vivre est :
 "Que vais-je faire de ce jour ?".
Avant je n’y pensais pas, ou plutôt je n’avais pas besoin d’y penser, les cases étaient remplies sans que je n’aie à y penser, par les contraintes professionnelles, familiales et sociétales. Je faisais partie d’un tout dans lequel je n’avais qu’à me laisser entrainer, comme un bouchon dans le fleuve. Aujourd’hui, le temps d’après, puisque je parlais de celui d’avant, les contraintes s’éloignent une à une jusqu’à cette sorte de solitude qui fait que presque plus rien ne s’écrit dans la liste qui remplissait mon temps. De moins en moins en tout cas. Je fais des efforts pour tenter de ne pas m’échouer sur la berge et suivre encore, si c’est possible, le courant dynamique qui entraine mes contemporains. Ne surtout pas tomber dans la seule contemplation, donner à voir, à lire, à partager, à contredire, avec mes contemporains.


Il y a donc dans ma vie présente deux notions dont les ombres deviennent de plus en plus sombres : La Solitude et le Temps qui reste.

Cette Solitude qui apparaît tout à coup, parce que plus personne n’attend rien de nous. Je suis encore vivant et pourtant quelque chose s’est débranché avec le reste du monde. Il faut que chaque matin je m’inflige des tâches à remplir, des projets à échafauder et surtout faire aboutir ce que j’ai entrepris avant que cela ne s’efface avec la nuit. Il n’y a que moi qui sait cette liste secrète et il n’y a que moi, qui le soir venu, fait le bilan et en tire le plus souvent cette impression désespérante de n’avoir pas fait ce que je devais faire. Avant, j’étais sous contrat avec mes contemporains, à présent je suis mon propre interlocuteur, je fais les questions et les réponses. Ce que je fais d’ailleurs à l’instant.

Et ce Temps qui file, au point que les vendredis nous sautent au visage avant que nous ayons vécu les lundis… Les semaines, les mois, les années… Je sais très bien que cette impression d’accélération est due au pages vides, ou si peu emplies, de mes jours. Le ridicule de tout ça est qu’avec ce « si peu » nous sommes très vite débordés et épuisés.
L’utilisation de ce temps, qui est le même pour tout le monde, est à présent devenu linéaire, une chose à la fois, sous peine de confusions, de maladresses, de perditions.
Le temps qui reste, on le sait bien, se réduit comme le sable d’un sablier secret, dont nous ignorons les réserves et heureusement d’ailleurs. Cette ignorance fait de nous des joueurs qui misons peut-être un peu trop souvent sur un banco qui nous semble naturel, mais un jour nous perdrons. Et la peur s’installe de plus en plus en moi à l’idée de ce coup perdant.
Ceux qui vont bien, ou font semblant d’aller bien, n’aiment pas que l’on parle ainsi d’une réalité qui nous guette. Mon caractère est ainsi fait qu’il n’est ni optimiste, ni pessimiste, mais seulement réaliste et c’est un caractère, je le conçois, difficile à vivre pour les autres.
J’y tiens pourtant parce que je m’y reconnais lorsque je me regarde au fond de l’âme.
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