Vision troublante
Encore quelques lignes inspirées par un passage à Paris, la ville qui laisse rarement indifférents ses visiteurs.
Un matin d'automne sur la trajectoire des hasards j'ai croisé une violoncelliste et cela m’a troublé, autant qu’une chose entrevue que je n’aurais pas dû voir.
Le fragment infime de temps de ce croisement, j’étais en voiture elle était à pieds, m’oblige à revenir sans cesse en arrière, sorte de mise en boucle de cette seconde particulière. Je suis dans le particulier, je l’ai bien compris, ce qui vient avant et après est assez banal. Je me suis longtemps et donc beaucoup plus loin, obligé à donner une explication sur les raisons de cet ébranlement de ma personne par ce simple frottement au hasard. Il y avait dans cette image, car ce qu’il en reste en est une, quelque chose de l’ordre de l’irréalité, dans la mesure où tout et tous autour étaient à leurs préoccupations de l’instant, assez matérielles et habituelles, tandis que ce violoncelle porté sur le dos comme une croix, comme un fusil, comme un homme, mais par une femme, élégante de surcroît… C’était comme un cri jeté aux visages de l’autre sens, un cri muet qui ne disait rien de particulier, ni haine ni amour, qui disait le silence d’une pensée que l’on ne partage pas. C’est ça, cette trajectoire droite comme le trait d’encre de chine n’était pas partageable. Ce qui ne se partage pas et auquel on assiste est de l’ordre du troublant. Nous pouvons donc être d’une impudeur troublante dès lors qu’un regard se pose sur nous et que nous sommes perdus dans nos pensées, et que ni l'observateur ni quiconque d'autre n'y a accès .
Et puis le violoncelle, quel piédestal, il déshabille la femme qui le porte alors qu’il est lui-même enfermé dans sa gangue et ne livre que des promesses si difficiles. Il y a des objets qui, lorsqu’on les portes, nous magnifient parce qu’ils nous font émerger du monde ordinaire répandu à nos pieds et dont nous sommes un fragment anonyme, en temps normal. Le violoncelle mais pas la trompette, le stylo parfois et l’ordinateur jamais, une valise trop lourde, un regard caché par des lunettes noires quand le soleil n’est déjà plus là et d’autres objets aux pouvoirs évocateurs, il faudra y songer pour s’émouvoir plus encore. Ainsi cet instant m’a brièvement transporté dans un monde hors du commun, celui de cet être inconnu sur sa trajectoire indestructible. Il faut s’intéresser à ces êtres qui sont hors du monde, parce qu’ils n’ont pas le temps, parce qu’ils ont fait d’autres choix. Ils ne sont pas plus égoïstes que le crétin moyen, ils sont même capables de nous émouvoir, ce qui est une sorte de générosité de leur part. Après tout, une fois passée cette seconde étrange, je suis un autre, comme si des puissances de feu m’avaient fait naître autrement. Le temps bref, l’éclair, qu’est-ce que ce serait si j’avais croisé le regard ?… Mais il ne s’agit pas d’amour, il s’agit d’un vol intime, proche de l’impardonnable dans certaines conditions. Ici nous étions innocents elle et moi, seule la trajectoire était coupable, mais elle ne nous appartenait pas.
À présent j’écoute une sonate de Scriabine tandis que la boucle me ramène sans cesse derrière les paupières l’image presque interdite. Je la ralentis comme je veux et l’arrête parfois pour en détailler un mouvement, un flou habité…
Dans le ciel tourmenté du soir d'automne, un oiseau trace à tire d'ailes un trait invisible et droit ... son assurance aussi me trouble.
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