Du côté de chez Fred, le retour...
Ceux qui savent les temps bénis de la réalisation que j’ai partagés avec Frédéric Mitterrand dans les années 80 ( Bonsoir ! Du côté de chez Fred, Etoile Palace) m’envoient aujourd’hui mails et coups de téléphone, me disant tous à peu près la même chose : « On a pensé à toi, tu es heureux ?». À quoi je réponds, embarrassé : « Oui bien sûr ». Pourtant je sens comme une inquiétude vague et profonde au fond de moi, un chagrin inexpliqué, une sorte de sentiment de deuil inattendu, un traumatisme. Après deux jours de réflexion et de polissage du temps, je m’explique mieux ce malaise envahissant.
J’avais avec Frédéric partagé les affres de la création, nous étions deux artistes associés dans les mêmes aventures aux vertiges mortels, nous avions traversé ensemble des moments de bonheur que nous avions fabriqués de nos cœurs et sensibilités associés. Nous étions alors étroitement solidaires dans ces traversées magnifiques de pages télévisuelles que nous écrivions ensemble. Lui, par sa culture généreuse et le regard infiniment tendre qu’il posait sur ses invités, moi, par la transcription que j’en faisais en un récit télévisuel le plus fidèle possible à sa pensée. Je me souviens de la conscience que nous avions alors, mes équipes techniques (cadreurs, ingénieurs du son, assistants, etc) et moi, de cette chance exceptionnelle que nous avions de partager ces jours heureux avec Frédéric Mitterrand. Je disais et répétais souvent : «L’intelligence déteint sur les autres, c’est notre chance parce que la connerie déteint aussi et c’est ce que nous avons à affronter le plus souvent de nos jours, dans les ailleurs télévisuels ». J’avais l’impression forte d’être sur une Ile préservée, alors que la tempête destructrice faisait rage autour de nous, jusqu’à ce qu’un jour, où l’exception Frédéric Mitterrand est tombée à son tour, au nom d’un nouveau pouvoir qui voulait marquer son territoire. Plus tard, nous nous sommes croisés de temps à autre (TV5) et je jalousais un peu bêtement ceux qui partageaient à présent cette pensée enrichissante que je n’accompagnais plus.Récemment il y avait eu sa nomination à la villa Médicis (prémices d’un séisme imminent), d’où nous avions jadis émis une émission en direct (Les Bonsoirs célèbres !), dont je garde le souvenir très présent d’instants extraordinaires.
« Je voulais t’écrire, cher Frédéric, pour te dire combien je trouvais à la fois juste et très espiègle ce retour en ces lieux éminemment culturels de la villa Médicis, avec cette fois la charge suprême de la diriger… Déjà j’avais ressenti ce malaise assez indéfini devant ton passage de l’homme de lettre, du cinéaste, du créateur curieux du monde au dirigeant, à l’homme d’état, au détenteur des pouvoirs qui t’avaient en d’autres temps jeté à terre. Il n’existe pas cet artiste qui serait dans le même temps le pouvoir qui lui accorde les moyens de son expression. Il faut choisir, entre la souffrance des créateurs solitaires et celle, probablement grande aussi, des Maîtres et Juges.
Mais j’avais été un peu rassuré par les images de toi que tu avais si bien su nous faire parvenir sur les écrans avides de mondanités people de nos journaux télévisés. Tu étais habillé de ce nouveau pouvoir et le costume t’allait plutôt bien. J’avais surtout ressenti une certaine légèreté dans ta perception du rôle et je te trouvais finalement assez ressemblant avec le Frédéric que j’avais côtoyé.
Te voilà aujourd’hui Ministre, c’est une autre histoire, et plus est : Ministre de la Culture. Premier réflexe : la peur me reprend. Le Frédéric Mitterrand dont j’aimais tant à diffuser la pensée, parce que je la trouvais enrichissante pour le public télévisuel que je servais alors, ne va-t-il pas inévitablement décevoir terriblement cette même population, qui a tant besoin qu’on la sauve d’une inculture grandissante ?
Mais je dois d’abord te souhaiter bonne chance…
J’ai un instant formulé une sorte de sujet fictif du Bac : Vaut-il mieux accepter d’être Ministre de la Culture dans un gouvernement de Sarkozy, que d’attendre des jours meilleurs ? Puis je me suis souvenu de ces fins d’émission de « Du côté de chez Fred » où je restais parfois abattu derrière mes claviers de réalisateur, parce que je trouvais qu’on avait fait une émission « brosse à reluire » et tu venais me rejoindre dans ma solitude, alors que tout le monde voulait t’accaparer sur le plateau, pour me dire « Je sais, je sais, mais cette émission était nécessaire pour faire les autres ». J’ai définitivement retenu ces mots qui m’avaient totalement réconforté. Et aujourd’hui je me dis que tu as cette conscience d’une efficacité nécessaire et que l’occasion ne se représentera pas deux fois, alors tu y vas. Bravo !
Fais attention à toi et à nous tout de même. Et toi l’Historien écris-nous des pages d’Histoire que l’on aime à lire.
D’ailleurs souviens toi de ce que je disais lorsque nous travaillions ensemble :
« Quelle est l’histoire que je raconte ? » Cette fois c’est l’Histoire avec un grand H.
Très affectueusement. Michel Hermant. »
J'avais il y a déjà quelques temps écrit des lignes dictées par l'intuition:
http://tvresistance.blogspot.com/2005/09/jour-de-fte.html

Commentaires
Je n'ai plus la télé et elle ne me manque pas... Je t'embrasse et merci pour ton article!
Aurore