Je reprends ma liberté...

Depuis de longs mois, j'ai gravé mon nom sur les plaquettes virtuelles de Facebook. C’est poussé par une curiosité d'ethnologue (très amateur, j'en conviens), et passionné pour les diverses agoras de mon temps, que je me suis lancé sur cet espace public, arguant auprès de ceux qui rejetaient la chose sans y avoir mis les pieds, que c'était un lieu d'observation extrêmement peuplé par les générations en marche dans la construction de notre société de demain. Hélas, je ne croyais pas si bien dire, sauf que la marche en question est stationnaire et nombriliste. J'ai voulu y lâcher, comme semblaient le faire les uns et les autres, quelques pensées à partager les jours d'inspiration. Je me suis dès le début complètement trompé sur le sens des mots utilisés par les naufragés volontaires de cette île décidément déserte.
Les "amis", qui par définition sont des êtres rares et choisis dans mon langage personnel, deviennent en ces lieux électroniques un troupeau de rencontres d'ascenseurs, ou au mieux des relations de travail. Pour ce qui est de l'attention suprême que l'on porte aux vrais amis, c'est ailleurs que sur Facebook qu'il faut la chercher.
Je sais aujourd’hui que le système Facebook consiste à se projeter dans l'espace, en pleine action banale, offrant une image de soi plus indécente que la vision volée d'une nudité, avec le vaniteux espoir d'attirer une attention qui ne viendra jamais, sauf de la part d'une petite cour acquise d'avance et de toute façon très chiche en sentiments. Il n'y a rien là à espérer en échange d'un cri qui espère une caresse en retour.
Tout va toujours très bien en ces terres stériles. La bienséance veut que l'on y affiche le bonheur, impartageable aux yeux d'un monde qui regarde ailleurs. On devient ainsi l'élément cloné d'un troupeau de gens pressés courant dans le même sens, ce qui leur donne l'impression de n’être jamais séparés, alors qu’en réalité ils ne sont jamais unis.
"Amis" par centaines, listés en ordre alphabétique avec photo déjantée en bonus imposé. Être moderne, à tout prix, c'est-à-dire parler à tous dans un langage codé et réservé à quelques-uns, affirmer son existence en lançant par la fenêtre virtuelle des mots hiéroglyphes indéchiffrables, ou plus simplement des banalités consternantes.
Dire le présent immédiat, celui du robinet que l'on ouvre, ou du verre que l'on porte à ses lèvres. Ne surtout pas exprimer de pensées qui pourraient déranger ce bruyant silence. Ne pas attendre de réponse, comme lorsque l'on jette un regard distrait à un miroir et que lui tournant le dos l'instant d'après, on n’a pas le temps de constater que le reflet aussi se fout de son original. Chacun fait semblant de s’intéresser à l’autre, mais le sujet qui préoccupe est sa propre image virevoltant au-dessus de tous.
Voilà énoncées dans le désordre quelques règles fondamentales du comportement lambda, en ce club pas très privé. Attention zéro, pas d'inquiétude pour le reste du monde.
Quelques égarés comme moi, essayent de s'emparer de ce qui ressemble à un espace de discussion occupé par des connaissances attentives, et de les convaincre qu'il reste encore quelques combats à mener contre les injustices du monde. Naïves espérances. Hélas, les seules solidarités existantes ici sont celles de l'immense marché des "fans".
Le voilà le mot qui a fait déborder le vase dans lequel j'ai failli me noyer. Lorsque j'entrouvre Facebook le matin et que je ne constate rien d'autre qu'une adhésion nouvelle d'une de mes petites filles pour un groupe de fans en adoration pour tel ou tel sous-produit du grand marché multimédia, le désespoir s'empare de moi comme la nausée après un dîner trop arrosé. Le voilà le deuxième mot dangereux de ce langage branché des indifférents réunis: "fan" ! Il n'y a qu'un petit pas à franchir pour entraîner ce troupeau docile vers le "fanatisme", qui n'est rien d'autre qu'une fascination de groupe pour l’un des héros de ses rêves, face à laquelle aucune discussion un tant soit peu intelligente n'est possible, fut-elle autorisée ce qui n’est pas gagné d’avance.
Et puis Facebook était une promesse d’émerveillements dans la contemplation d’images fixes ou animées, que chacun aurait le loisir de montrer aux autres. Échanges de raretés, qu’elles soient esthétiques, ou captations d’instants exceptionnels, proposées par des artistes en herbe, ou plus reconnus. Échanger les pépites trouvées au cours de longues traques sur Internet. Déception totale. Je n'ai, en plus d'un an de présence sur ce bottin mondain Parisien, jamais rien remarqué qui fut un peu plus que le produit numérique du simple narcissisme de son auteur. Confusion totale entre image et photographie, comme la poussière, on aspire aujourd’hui les images du banal de A à Z et on les restitue sans nous faire la grâce d’une ellipse. Ennuis à mourir.
Je ne vais pas m’acharner plus longtemps. Il faudrait encore parler de cette coutume, (eh oui on peut dire qu’il se dessine déjà une sorte de comportement coutumier sur Facebook) entretenue par cette tribu des déracinés qui est de parler, plus ou moins volontairement, un plus que mauvais français. Une langue qui ressemble à la nôtre, mais ne l’est assurément pas, dont les lettres mal collées sur les écrans cathodiques glisseraient malencontreusement hors de l’espace de lecture, laissant à celui qui cherche à comprendre l’obligation d’une gymnastique de déchiffrage sans charme. Je m’arrête là, il y a cette utilisation snobe de l’anglais qui m’énerve au plus haut point, mais là je crains de ne plus pouvoir être compris.
L’aventure est ailleurs sur Internet et j’y retourne, reprenant une liberté que je sentais très diminuée à ce poste d’observation stérile.
Beaucoup de ceux qui liront ces lignes penseront, à juste titre, que tout cela est un langage de vieux (d’ancien s’ils sont aimables). Je pense que Facebook n’est pas un lieu de rassemblement de « jeunes » au sens large. Certes de nombreux enfants s’en servent comme lieu d’expression et de partage de leurs secrets d’adolescents naissants (il y a d'ailleurs là de vraies raison de s'inquiéter et bien des parents feraient bien de s'intéresser à la présence de leur enfant sur Facebook). Mais le reste des habitants du lieu est principalement composé de faux jeunes qui jouent à l’être, ce qui est finalement assez grotesque. Au milieu de ces faux-semblants errent quelques sincères, souffrants d’une solitude existentielle douloureuse. À eux, qui me ressemblent peut-être je donne rendez-vous sur mon mail ou mon blog, pour tenter de partager un peu d’attention réciproque.
Dans quelques jours, je détruirai définitivement ma présence sur Facebook, ce qui tout compte fait ressemblera à la chute d’une feuille-morte…
Commentaires
Et bien moi je trouve ton regard sur facebook totalement juste et justifié! Et oui cela pourra paraître contradictoire car j'entretiens mon "facebook" après m'être déconnectée de ce réseau une première fois... j'y suis retournée sous la pression bienveillante de mes "amis" qui se marrent bien sur FB... Génial! perte de temps, égocentrisme, rigolades virtuelles et surtout le pire dans tout ça c'est, je trouve, la sorte de voyeurisme qui s'empare de moi lorsque je tombe sur les photos de mes amis... et là où je te rejoins c'est que ce n'est vraiment pas par facebook que j'entretiens les vraies amitiés! Nombre de mes messages envoyés restés sans réponses... retrouvailles éphémères de copains d'école...
Il y a une chose positive pour ma petite personne c'est d'avoir retrouvé un ami d'enfance et de l'avoir revu pour échanger en vrai de vrai dans la vraie vie autour d'un vrai café des pensées du moment...
Je dirai juste qu'il faut prendre facebook comme un jeu, au sens propre du terme, ne pas croire que facebook est un lieu de rassemblement ou de lien social, si on le sait ça va déjà mieux.
J'aime ton langage d'ancien et c'est drôle, je lis ton message grâce à ...Facebook...