Premières impressions de Dali... (Chine 12)

Il était quatre heures passées, lorsque nous nous sommes retrouvés sur le trottoir du Jim's Tibetan Hôtel, à arpenter de notre pas régulier de promeneurs les rues et les avenues de Dali. Nous avons tout de suite été frappés par la présence massive des montagnes toutes proches et encore très blanches des neiges récentes.
Cette fin de journée était assez humide et froide, mais il ne pleuvait plus. En remontant la rue de l'hôtel vers l'avenue est-ouest, dont je ne sais plus le nom, nous sommes passés devant des petits restaurants (une pièce avec une ou deux tables maximum) qui exposaient sur le trottoir
les différents produits proposés pour la conposition de leurs plats, dans l'espoir d'allécher l'éventuel client. Cela donnait effectivement une jolie palette de couleurs vives et une collection très variée de propositions.
Des légumes verts et rouges, de gros coquillages venus de je ne sais quelle mer. Je me rappelle tout à coup une vision qui m'avait marqué lors d'un voyage précédent. Dans la grande gare de Pékin, des voyageurs arrivant parmi la multitude, avec sur le dos de grands sacs de jute remplis à craquer de crabes vivants, en provenance d'une mer lointaine. Sur le trottoir de Dali, après un probable long voyage, de gros coquillages attendent dans une cuvette d'eau, à côté de champignons frais et d'une multitude de légumes identifiés et inconnus...
Et puis juste à côté, dans un aquarium tournent en rond de gros poissons (genre carpes) assez agités, à tel point qu'à l'instant précis où nous passions, l'un d’eux échappé depuis peu de son aquarium gesticulait énergiquement sur le trottoir mouillé, avec l'espoir de retrouver le chemin de la pente des eaux. Nous avons dénoncé d'un geste le fuyard aux tenanciers du lieu, mais ils y sont allés sans se presser, habitués probablement aux frasques de ce sauvageon.Cette indifférence apparente est très séduisante en Chine. Les choses s'ouvrent et se referment, sans qu'à quelques pas de là on n'y ait porté attention. Et nous étrangers très lisibles dans le glissement général, n'attirons que très peu l'attention de ceux qui vont à leurs affaires courantes. Seuls ceux qui entrevoient un commerce possible avec nous, croisent nos regards.

Ce sont surtout les femmes qui exercent les différents artisanats de la région. Elles arborent très souvent leurs costumes ethniques, certaines se placent sur les axes où passent immanquablement les étrangers et disposent pour les convaincre de petits albums sous plastique, aux photos décolorées et poussiéreuses, représentant des batik bleus ou des jupes en tissus plissés de façon très serrée comme le soufflet d'un accordéon (ethnie des Miao)
, très colorées et portées par un grand nombre des femmes de la région. Si l’on prête un peu d'attention à ce qu’elles nous montrent, elles nous invitent aussitôt à les suivre dans un atelier souvent lointain, où nous seront proposées dans une sorte de caverne d’Ali Baba secrète un amas de tentations.
Bien sûr nous avons suivi l'une de ces messagères, par curiosité et sans doute aussi parce que Camille tenait énormément à ramener l’une de ces jupes très particulières. Moi, toujours aussi sauvage dans ces lieux de « perdition », après avoir jeté un rapide coup d'œil sur l’organisation de l’espace et le bric-à-brac de son contenu, je suis sorti rejoindre la rue et son lot de personnages anonymes. Camille est restée assez longtemps à discuter le prix de la jupe qu'elle voulait absolument. Elle a pris au fil de nos voyages une certaine aisance pour ce genre de tractation et les affaires sont parfois difficiles à faire pour le vendeur, ce qui fut le cas ce jour-là. Au bout d'un temps que je commençais à trouver assez long, je l'ai vue revenir un sac en plastique noir au bout du bras, contenant l'objet du désir.
Toute fière de l’avoir emporté après d’âpres discussions, elle nous montra sans plus attendre la lourde jupe de tissus plissé, brodée de couleurs très joyeuses, acquise pour un prix plus qu'attractif. Nous étions plongés dans la contemplation de l'objet, lorsque une meute de jeunes femmes toutes vêtues de costumes ethniques presque identiques, comme le sont les uniformes, s'est abattue sur nous, s'adressant à Camille en parlant très fort. Manifestement, sa petite vendeuse avait cédé trop facilement de l’avis de ses camarades, aux arguments de Camille. Mais l'affaire était faite et là-bas non plus, lorsque l'on est tombé d’accord sur un prix, on n'y revient pas. Enfin ça a un peu râlé tout de même, et puis chacun est reparti vers sa destinée. Je pense que la jeune vendeuse Chinoise a appris ce jour-là qu'il fallait savoir être parfois intraitable en affaire, quitte à perdre un client, même si c'est avec le sourire.
Tout cela se passait dans les rues et ruelles de Dali, très chargées de passants jeunes et vieux, hommes et femmes, arborant avec naturel les tenues colorées de leurs ethnies. Cette ville est une sorte de carrefour du Yunnan, où se croisent sans cesse des gens appartenant aux
nombreuses ethnies de la région. Il y a à ceux des montagnes toutes proches, d'autres viennent de plus loin des régions du Tibet, d'autres du Sud plus proches du Vietnam ou de la Birmanie, tous se croisent quotidiennement sans que l'observateur ne ressente ou ne déchiffre la moindre tension, ou malveillance dans les regards. Les principales ethnies se nomment: Naxi, Bai, Miao, Yi, Dai, Hani, Tibétains.
En fin de journée, tandis que le soleil de retour nous offrait des contre-jours dorés, nous avons apprécié ce grand brassage coloré qui défilait devant nous d'un pas vif, à l’heure du retour vers les foyers distants, après une journée de travail.
Les femmes allaient par groupe de même appartenance, un panier dans le dos, empli ou vide, mais toujours présent. Le panier fait partie de l'habillement, comme le sont nos poches, ou nos sacs à main.Je suis toujours très attendri par ces regards de femmes, qui croisent les nôtres sans les fuir, naturellement, comme si nous étions tout à fait à notre place ce qui n'est pourtant pas le cas.
Les visages sont beaux, tannés et marqués par le dur travail quotidien, sans beaucoup de repos. Travail des femmes principalement, mères de l'enfant unique, femmes d'un homme. Les hommes sont finalement assez absents, ou moins lisibles dans le paysage. Ils sont couleur des murs. Ils travaillent aussi, mais à d'autres travaux plus lointains, plus dispersés, moins à l'avant scène, comme le sont les femmes à qui revient la charge des commerces. Les jeunes femmes sont le plus souvent aux comptoirs des très nombreuses boutiques, ou tiennent les rayons des grands magasins dans les villes.
À la trentaine, elles atteignent le rang de chef de rayon, ou responsable de magasin. Les plus anciennes vont sur les marchés, souvent chargées en plus du panier rituel d'un petit enfant. La grand-mère travaille jusqu'à la fin de sa vie et soulage ses enfants du dernier rejeton afin de leur permettre une efficacité maximale dans leur tentative d'ascension sociale. Mais ces femmes sont comme toutes les femmes du monde, elles ne pensent pas que « travail », elles pensent, « amour », « beauté », « vie meilleure », « séduction », « voyage », « maternité », « libertés »... 
Avant tout ça, il faut résoudre le quotidien et sa charge de corvées. Je n'ai pas vu, lors de ces voyages en Chine, où se situait le champ de séduction des hommes. La rue ne laisse que très peu paraître ces subtilités de la vie amoureuse. Il faudrait rester beaucoup plus longtemps au même endroit pour apprendre à lire entre les lignes, entre les mots, entre les regards des hommes et des femmes d'ici, pour comprendre comment un couple se fait ou se défait en Chine.
Longtemps, nous avons assisté, assis sur un banc de la grande avenue, au défilé des êtres de cette ville. Le spectacle était pour moi fascinant, tant il était divers et empli de secrets à percer.Puis l’heure est venue de nous tourner vers la préoccupation du soir, celle du dîner. Les pages de guide arrachées que Claude avait emmenées avec lui faisaient échos de quelques restaurants notables, principalement dans une rue très vivante et restaurée à la façon des villes internationales, où des noms en langues occidentales se mêlent sur les frontons aux caractères chinois, ce qui nous donne parfois l’envie d’y entrer, ou au contraire nous effarouche. Ce soir-là nous nous sommes entendus pour entrer au: "Jack Café".
Une salle assez design, des serveurs jeunes et élégants, une carte lisible pour des étrangers. Nous y avons mangé Chinois comme d'habitude, un peu épicé pour certains plats, le tout arrosé de thé au Jasmin pour les femmes et de bière pour les hommes. Ce dîner, dans un cadre à la fois classique et moderne, nous reposa de nos restaurants très pure Chine jusque-là. Nous avons profité de cette soirée paisible pour échafauder les plans d’action du lendemain.
Le projet est d'aller demain matin, à une vingtaine de kilomètres de Dali, à la rencontre de deux marchés de villages, que nous savons en action les samedis matins.Les jours passant, nous commençons à nous coucher un peu plus tard, il devait être vingt-deux heures lorsque nous rejoignîmes notre chambre ce soir-là, après une ultime promenade dans la ville.
À Suivre... CHINE 13 La vie des marchés à Dali
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