Le temps d'une synthèse. (Chine 10)
Il faut bien le reconnaître, il est extrêmement difficile de ne pas mêler la description d'une réalité avec ce que notre pensée en fait.Avant de reprendre le récit de ce voyage vers Dali, deux ou trois précisions nécessaires après relecture des 9 articles précédents.

ll y a Chine et Chine
On peut se méprendre en me lisant sur ma vision des choses et craindre que je ne généralise le particulier. Lorsque je dis Chine, ou Chinois, je parle du fragment de Chine que je suis en train de fouler de mes pas, ou du regard que je croise à l'instant "T", dans l’espace "E". Et à l'échelle de ce pays, cela relève du nano-voyage. Loin de moi l'idée de généraliser cette vision microscopique en une vision générale de la Chine. Nous sommes bien placés pour le savoir avec notre belle France, un pays est une palette immense de paysages, de climats, de cultures, d'ethnies, de modes de vie, de langues etc... On peut imaginer que les choses sont multipliées par mille au moins dans ce pays gigantesque à la population d'un milliard et trois cents millions d'habitants. Vingt fois notre population!

Je raconte donc ce que je vois avec une valeur ajoutée qui est ce que je ressens. Après quoi, j'imagine la frange un peu floue qui entoure les contours nets de ce que je vois, afin de tenter des comparaisons entre la vie d'ici et celle de chez nous... La part la plus grande de ce que je raconte est de l’ordre du ressenti et ne peut en aucun cas être pris pour la vérité.
C'est ma vérité, simplement.
Je décris, j'en suis bien conscient, avec les mêmes mots, un peu de la Chine et beaucoup de moi-même.

丽江
Lìjiāng
Beau Fleuve
Nous le savions pourtant pour l'avoir lu avant notre voyage, mais la vie est plus forte que tout et recouvre sans état d'âme les champs de ruines. Lijiang, que j'ai ressentie parfois comme froide, a été frappée par un terrible tremblement de terre en 1996. Un tiers de la ville fut détruit avec les nombreuses victimes que l'on peut imaginer. On dit que les maisons de bois ont mieux résisté aux secousses que les constructions modernes. Le lieu historique a immédiatement été reconnu par l'Unesco comme faisant parti du "Patrimoine Mondial de l'Humanité". Ce qui a permis la reconstruction de ce qui avait été cruellement détruit. C'est certainement ce que l'on pouvait faire de mieux, mais les villes reconstruites ne retrouvent jamais l'âme des siècles passés entre leurs murs.
Et les habitants d'antan s'ils n'ont pas été emportés dans le désastre, le sont par le coût de la vie devenu inabordable pour leur petite économie. Je ne peux qu'être d'accord, pour cette main mise à la poche de l'Organisation Internationale qu'est l'Unesco, permettant ainsi la conservation des raretés en péril de nos civilisations. Mais dans le même temps, je m'interroge sur l'intérêt d'aller fouler de mes pieds ces lieux reconstitués. De très beau livres de photos, prises grâce à ces reconstructions exceptionnelles, me procurent le plaisir de voir, étudier et retenir l'essentiel de ce qui est transmissible par ces reconstitutions minérales. Pour le reste, c'est à dire la vraie vie des lieux, l'écoute des fragiles vibrations inscrites dans la pierre par les vies successives qui avaient fait naître ces murs, il ne me reste que mon imagination pour essayer de m'y retrouver. Ce n'est certainement pas les foules pressées, agglutinées par troupeaux de cinquante derrières leurs guides internationaux, avec porte-voix hurleurs, qui me donneront d'avantage que mes livres silencieux. La question reste sans réponse: Comment faire mieux?
Le sens des signes.
Méfions nous de notre imagination. Devant un panneau de caractères Chinois au graphisme complexe mais séduisant, nous pouvons nous laisser aller à imaginer un sens qui nous convient. Si nous tenons compte de l'endroit où le texte est affiché, nous pouvons penser aux mots: "entrer", "sortir", "interdit", "obligatoire"... le tout appuyé par des ressemblances à d'autres signes connus de notre propre culture.
Formes d'arbre, de maison, d'homme, de toit, de porte, de marche en avant, de fermeture, de flèche, d'escalier... Si nous pensons alors comprendre quelque chose, nous avons de grandes chances de nous égarer. Pourtant il nous faut bien croire un peu à ce que nous ne savons pas, sans quoi nous sommes promis à l'ennui.
Le luxe de l'inutile.
Je suis souvent un peu agressif vis-à-vis des boutiques et des propositions massives d'inutile. Ce n'est chez moi qu'une volonté d'entraîner ceux que j'aime, ou que je pourrais aimer, vers des nécessités plus vitales, moins pauvres en contenu affectif. Je reconnais que je dois accepter l'idée que l'accès à l'inutile est une liberté fondamentale, un luxe pour la majorité des Chinois et qu'il est temps qu'à leur tour ils puissent s'offrir autre chose que le minimum vital.
Pour eux cela a un sens, pour nous qui sommes des surconsommateurs cela en a un autre, que l'on peut appeler gâchis ou temps perdu.Les touristes Chinois
J'ai beaucoup parlé des touristes de Lijiang. Je me dois de préciser que le tourisme étranger passant à Lijiang est encore très minoritaire par rapport au flot de touristes Asiatiques et principalement Chinois.
Nous ne sommes donc pas, ou assez rarement contrariés dans notre marche en avant quotidienne par des rencontres impromptues de touristes reflets de nous-mêmes. Ceux que nous voyons venir vers nous, en suivant un parapluie rouge ou un petit drapeau national, nous donnent l’illusion d'être les habitants agités de ces lieux.
Les Chinois et leur Histoire
Il faut insister sur l'appétit, apparemment loin de s'assouvir, des Chinois pour leur Histoire. Mao qui a beaucoup fait pour essayer d'effacer les références historiques de son pays, a ce faisant créé un manque que le retour aux libertés permet enfin de combler.
D'où ce déplacement massif des populations Chinoises, lors de leurs vacances, dans les lieux marquants de leur Histoire. Il y a là un élan comparable à celui des grands pèlerinages en d'autres terres. D'ailleurs, contradiction ou paradoxe, en guise d'hommage chaque jour que Mao fit, qu'il pleuve, vente, ou fasse un soleil de plomb, une queue interminable de Chinois patients serpente sur la place Tian'anmen de Pékin pour ne leur laisser, après des heures d'attente, que quelques secondes de regard à accorder au "Grand Timonier".
Que contient ce regard? De la curiosité, de la reconnaissance, de la nostalgie... Je ne sais, mais il y a tout de même quelque chose de très étrange dans ce recueillement populaire massif devant celui qui symbolise tant de douleurs passées.
L'Histoire donne, avec le temps, à nos grands personnages une "dimension Nationale" qu'ils n'avaient pas forcément lors de leur vivant (ou qu'ils avaient d'une autre façon). Parce qu'ils ont fait partie un temps des personnages phares de l'Histoire Universelle,
le peuple ressent dans sa mémoire embellie une sorte de fierté rétrospective vis à vis d'eux, oubliant du même coup presque totalement le mal qu'ils ont pu faire à leurs pères. Et puis il y a dans "l'Homme" qui est un animal vivant en meute, un danger sournois: celui du besoin d'avoir un chef. Quand le chef manque au présent, il en exhume un tôt ou tard.
Images ou Photographies?
Enfin un mot sur une nausée ressentie de temps à autre, lors de ce voyage.
L'overdose des "appareils à capter des images". La nuance est d'importance, il ne s'agit pas de photographier, même si cela y ressemble.
Le geste, qui tend l'instrument de captation d'un fragment de réalité vers la chose à mémoriser, est de la famille des tics, de l'obsessionnel compulsif, de la boulimie maniaque... La nécessité immédiate et absolue de prendre une empreinte de l'instant, de faire la preuve qu'on y était.
De photo que nenni ! Ce qui fait une photo n'y est pas. La liste est longue des lignes de forces qu’il faut faire converger pour tenter d'atteindre la "qualité de photo" et dépasser celle d’une simple image.
La photo passe d'abord par une réflexion combinée entre la chose vue et l'idée qu'elle inspire. Après quoi, les rencontres qui ajoutent le suprême au banal sont miraculeuses et comme tout miracle, il faut le vouloir, le chercher, l'attendre, pour qu'il ait une chance d'exister, ce qui n'est pas du tout gagné d'avance. Nous n'accordons le statut de "photo", en parlant des images d'une planche contact ou d'un fichier numérique, que de temps à autre, rarement. L'instant est exceptionnel (et demeurera peut-être), sinon il n'est qu'une empreinte de l’instant "T", dans l'espace "D" et il s'empilera avec les milliards d'autres images oubliées à peine nées.
Bientôt il y aura autant de photos que de grains de sable et elles n'auront pas plus d'intérêt que celui d’un grain de sable.
D'où parfois un sentiment de découragement qui me faisait tarder à sortir mon appareil photo ou ma caméra. À quoi bon? Me dis-je. Ce qui motive toutes ces pulsions du clic clac, n'est pas de montrer, mais de prendre. Je pars donc battu d'avance avec mes photos qui n'intéressent a priori personne. Le citoyen du monde d'aujourd'hui n'a plus le temps de regarder, c'est trop long, il ne se donne que celui de prendre, c'est juste un 100ème de seconde de perdu! (je sais, il y a des exceptions).

Ce constat de l’état d’impatience suprême d’une humanité obsédée à ce point par la saisie photographique ou vidéo, me fait entrevoir une explication sur la raison essentielle du désintérêt pour le livre, la presse, ou le cinéma. À force de temps que l’on n’a pas, ou que l’on ne se donne pas, pour contempler et bâtir sa propre relation avec les expressions créatrices, les populations se "décultivent" (je sais le verbe n'existe pas, pourtant cette action dégénérative existe) et perdent leurs capacités de jugement. À force de précipitation, on oublie les canons du beau, l’esprit critique, la faculté de choisir. Cette apparente liberté, qui autorise l'homme moderne à sauter les étapes et aller encore plus vite sur ses trajectoires personnelles, est en fait une érosion de ses facultés d'intelligence. Il n'a plus d’avis sur ce qui lui est offert à voir, au point de rejeter avant de regarder, par peur de ne pas savoir qu’en penser. La curiosité devient un risque que l’on ne veut plus courir. Seuls les troupeaux d'un public mouton demeurent, pour telle ou telle grande exposition, parce que là l’erreur serait de ne pas y être allé, alors que les autres l’ont fait, ce qui n’est toujours pas la bonne façon de regarder.

Les images que je place en parallèle à ce récit, sont souvent de simples illustrations de mes propos, elles ont un rôle de complémentarité informative. Cependant il m’arrive de ne pas résister et je place en guise de respiration ce que je considère comme une "photo", même si elle est un peu hors sujet. Lorsque j'aurai fini ce récit de voyage, j'offrirai aux lecteurs qui auront eu la patience d’aller jusque-là, l’accès à des pages d’exposition des Photos de Camille Hermant, issues de nos séjours en Chine (exemple: Cliquez ici).
À elles seules, elles diront beaucoup plus à qui saura s'y arrêter quelques instants, que beaucoup de mes pages noircies de mots. Elles permettront surtout aux visiteurs de faire à leur tour leur voyage personnel et d'en revenir grandis, au sens du grandissement de l'enfant vers l'adulte.À Suivre... CHINE 11 En route pour DALI
Commentaires