Le Miroir Télévision

Puisque, on le dit, la télévision est l'un des principaux reflets de notre société, il est assez logique que ce que l'on nous y montre et par corollaire ce que l'on y voit, soit une image que l'on nous renvoie de nous-même. Le problème est qu'aujourd'hui, il m'arrive d'avoir honte de me voir dans ce miroir, au point d'en rougir ou de vouloir me cacher sous la table.

Il y a quelques années, notre reflet télévisuel était poli, dans tous les sens du terme. Lisse et plutôt valorisant, sans aspérité désagréable, plus surprenant par la rareté de ce que l'on y montrait, que par l'incongruité des propos tenus. Nous pouvions alors aimer nous dire que nous ressemblions à ces gens qui semblaient nous regarder par instants dans les yeux. Les maîtres de cérémonies (ou animateurs) paraissaient instruits, curieux et respectueux de ceux qu'ils invitaient, un peu pour nous, sur leurs plateaux. On sentait clairement qu'ils avaient choisis de nous montrer "des gens rares" que leur statut privilégié "d'hommes de télévision" leur avait permis d'approcher. Ils nous faisaient partager, le temps d'une émission, leurs "passe" pour ces rencontres rares et précieuses. C'est pour cette raison d'ailleurs que le monde de la télévision était tellement attirant pour le commun des mortels. C'était un lieu mythique où ne se rencontraient que des gens extraordinaires, (au sens: contraire des gens vulgaires). Les roitelets d'alors étaient les Chancel, les Rapp, les Pivot, même Drucker a été de cette dynastie. Sérillon aussi, malheureusement perdu et gâché par la télévision d'aujourd'hui, parce que malencontreusement à cheval sur les deux époques...

À présent, aux mêmes postes de commande, on trouve des Ardisson, Faugiel, Cauet, Bern, Ruquier (à qui je donnerais une place particulière de chansonnier moderne). Le pas franchi entre les deux temps en question est immense et certainement pas anodin.

Il y a vingt ou trente ans, la télévision n'avait pour toute source de fonctionnement que la redevance. Les "gens de télévision" de ces temps regrettés (regretter les temps passés est mal vu dans notre société et pourtant je confirme) étaient les rois d'un monde dont ils s'étaient extraits et sur lequel ils exerçaient de grands pouvoirs (Séduction, convictions, influences, moralité, choix culturels et politiques et sociaux... etc).

Mais je crois pouvoir dire, pour avoir partagé ces temps-là, que nous avions conscience des devoirs que nous conféraient nos pouvoirs.
Je me souviens encore de mes retours chez moi, les soirs de diffusion d'une de mes émissions, où je regardais les barres d'immeubles illuminées et clignotantes par le jeu des écrans de télévision tous ensemble allumés, dans des milliers de foyers. Et je m'imaginais quelque peu terrorisé, le regard de cette foule invisible scrutant mon "œuvre" en train de défiler sous leurs yeux critiques. Je pêchais un peu par orgueil, encore trop jeune pour pouvoir imaginer qu'un grand nombre de ces écrans clignotants pouvaient être tournés vers une autre chaîne. Il faut dire que lorsque j'ai commencé mon métier de réalisateur il n'y avait que trois chaînes de télévision. La nuit me protégeait en m'enfermant dans l'anonymat des chats gris. Et j'hésitais à franchir les lumières de l'entrée de mon immeuble, de peur de redevenir visible. Aurais-je plu ce soir? Je savais les points faibles de mon travail, je ne voyais qu'eux et leur donnais probablement trop d'importance. Mais je savais aussi ce que j'y avais mis de personnel, cette part d'impudeur des créateurs. Eh oui, en ces temps pas si lointains, nous donnions de nous-même dans ce que nous montrions au public, et l'objet télévisuel, était alors le reflet de ses créateurs, eux-mêmes issus de la société de leurs contemporains. À l'inverse des modèles diffusés aujourd'hui, les héros d'alors avaient parfois le défaut d'être quelque peu intouchables par le commun des mortels, la barre était bien souvent mise un peu haute pour un public venu là pour se distraire autant que pour apprendre.

Se distraire, apprendre, au file des années la balance entre les deux raisons essentielles de regarder la télévision (s'informer étant tout de même plus réservé à la presse écrite) a pris la pente de la facilité et de la paresse intellectuelle, celle de la seule distraction. Les sociologues diront que la grisaille d'une société en crise est la raison principale de cette pente regrettable. J'écris "pente regrettable", parce que je pense que la télévision était une chance pour ceux qui n'en avait pas eu assez lors de leur naissance, de s'ouvrir au monde et d'espérer tendre vers une vie meilleure... Il y avait quelque chose de l'ordre d'un optimisme possible dans cette contemplation quotidienne d'une bouteille à moitié pleine, qu'était le poste de télévision...

Trente ans plus tard, notre télévision inspire bien peu d'espoir et fait penser aux bouteilles vides abandonnées sur la grève par les marées successives (forme de pollution industrielle). La première chaîne d'abord enfant unique, a été suivie d'une grande famille de frères et sœurs plus ou moins légitimes. La deuxième chaîne devenue France 2, puis France 3, l'éclatement de l'ORTF, canal+, M6, et enfin le satellite avec ce qui semblait être une richesse de choix excitants et qui hélas, s'est très vite révélé dans la réalité des faits, comme un vaste champ de redites et de vides relatifs. Mais le changement mortel du système est l'arrivée massive de la publicité comme manne de survie de ces chaînes tellement dépensières. Et qui dit financements privés, dit regard sur les comptes et le rentabilité des investissements. Or il s'agit en l'occurrence de mesurer la rentabilité d'une création artistique, autant dire vider toute création de sa raison d'être première, pour la remplacer par des raisons obscures, politiques et financières. La télévision n'est plus alors au services des idées et des utopies d'antan, mais dévouées corps et âme aux décideurs industriels, et politiques qui tiennent l'opinion sous leur coupe. La dégringolade qualitative est inévitable lorsque les choix ne sont pas ceux du cœur, ou d'un sens de la responsabilité morale des décideurs de programmes. D'ailleurs là aussi la télévision est le reflet de la façon de faire des politiques. Il faut plaire tout de suite pour durer et non pas durer pour mener à bien les projets qui ont valu l'élection. Plaire tout de suite au plus grand nombre, éviter tout effort dans les choix proposés. Au contraire, la surenchère va par le bas et les chiffres du lendemain confirment, que plus l'appât était facile, vulgaire, violent, en un mot pornographique, et plus il y avait de monde pour regarder. Les publicitaires disent alors merci et n'ont pas d'état d'âme sur les dégâts qu'ils favorisent par leur générosité aveugle. Ils sont prêts à recommencer de plus belle.

On comprend que ce système engendre une surenchère de la provocation, des propos sous la ceinture, des débats polémiques où tous les coups sont permis. On comprend que pour manipuler cette grande cuisine il faille livrer les lieux à des animateurs provocateurs, irrespectueux, démunis des freins moraux qui pourrait au moins les faire hésiter une seconde avant d'oser l'irréparable.

Je ne me mets pas au dessus de la mêlée, j'en fais partie, aujourd'hui en tant que spectateur, fatigué par trop de catastrophisme étalé d'un journal télévisé à l'autre. Je m'en veux, mais il m'arrive parfois d'être badaud parmi les badauds à regarder les riens d'une soirée "grand public" concoctée par les magiciens de l'audimat. Nous sommes tous entraînés dans cette spirale obscure. Qui n'a pas un soir de plus grande lassitude encore, fait le mauvais choix entre une soirée intéressante (mais un peu austère) d'Arte et un mauvais film de la Une? Qui ne cède pas à l'envie pressante de voir untel se faire bousculer par un impertinent de service, plutôt que de faire le petit effort que semble être (en comparaison) le regard attentif que l'on nous propose de poser sur la ville de Florence et ses palais?
La machine infernale est ainsi faite que nous tombons presque immanquablement dans le mauvais choix, celui qui nous décervèle.

Ainsi notre miroir a abandonné les reflets d'hier pour ceux d'aujourd'hui. L'inspiration distillée vers notre jeunesse est toute autre. Les héros ne sont plus les êtres quasi intouchables et pourtant séduisants des "salons télévisuels" des Chancel ou Pivot, mais des gens comme vous et moi, sorti le temps d'un soir de l'anonymat commun, pour venir faire les beaux sous les projecteurs et changer de statut social au yeux de leur quartier. Pire sur bien des plateaux des grands show du soir, le véritable sujet n'est pas l' invité, mais le numéro de l'animateur (Cauet, Faugiel, Ardisson). D'ailleurs bien souvent, le public présent sur le plateau est placé face à l'animateur et non pas face aux invités, ce qui est mauvais signe quant à l'orientation des centres d'intérêts de ces émissions.
Les modèles (reflets de notre miroir télévisuel) sont petit à petit devenus ces animateurs aux tics travaillés et déposés aux sociétés d'auteurs, héros récurrents de nos soirées de solitude insupportable.

Les modèles ne sont plus en exergue de la société source, mais plus efficacement en terme d'impact publicitaire, au niveau du socle populaire. Voilà pourquoi les générations d'aujourd'hui peuvent se reconnaître dans les comportements d'un Faugiel, d'un Cauet, ou d'un Ardisson. Voilà pourquoi des Pivot, Sérillon, et autres Mitterrand, ont été retirés de l'étalage (si on les écoute ils disent s'être retirés, mais ...?).

J'ai du mal à me reconnaître quand je me regarde dans ces reflets du "miroir télévision" d'aujourd'hui, et pourtant ils me l'affirment:
"nous nous ressemblons!".

Oui, j'ai parfois honte de me voir en ce miroir.

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