La télévision, fin de règne….

Un ami, à qui je faisais part au téléphone des sentiments un peu tristes que j’entretiens à l’égard de cette télévision en plein effondrement, me dit songeur :


« Finalement, la vraie question c’est : qu’attend-t-on de la télévision? ».

Nous avons encore parlé longtemps d’autres choses, puis nous avons raccroché ( ce mot veut dire le contraire de ce qu’il espère dire).

Lors d’une nuit sans sommeil, la question m’est revenue avec obsession, s’imposant comme si je devais me sauver en lui donnant urgemment une réponse. C’est que je lui ai donné une telle importance à cet être étrange (l’objet télévision), qu’à présent je me dois, pour tenter de lui éviter les abîmes, de lui trouver les réponses positives aux questions corrosives de ses voyeurs déçus. Comme si j’étais le seul responsable de cette décadence. Culpabilisation des nuits agitées.
Sentiment d’échec surtout, qui signifie que j’en attendais beaucoup. Trop probablement.

J’étais né avant elle, c’est pour ça aussi que je ne méfiais pas d’elle, bien au contraire. Elle est entrée brusquement dans ma vie et l’a changée beaucoup plus que prévu.
D’ailleurs personne n’avait réellement prévu quoi que ce soit à cet égard. La « télévision » devait être simplement un meuble de plus dans la maison, un support à photos de mariages, comme l’était avant cette incursion, le piano, ou la commode normande. C’était également une fenêtre nouvelle, par où le froid ne devait pas entrer, mais d’où l’on devait pouvoir apercevoir des horizons jusque-là inaccessibles. Elle était principalement faite de bois, et d’un peu de verre et de bakélite. Tout le monde ne la possédait pas, c’était le luxe d’alors, ce qui faisait que les plus pauvres s’endettait sans retenue pour arriver à la faire trôner dans leur salon, tandis que les plus riches la boudaient un peu, le plus souvent par snobisme, et parfois par intuition.

La vitre de l’aquarium de chêne était à taille humaine, le juste nécessaire pour y inscrire la tête d’un vis-à-vis, visiteur. Le personnage qui nous regardait alors dans les yeux était à notre échelle, simplement nous ne pouvions en voir que le buste, en noir et blanc avec des rayures horizontales. Les chiens et les enfants faisaient le tour du poste pour voir où se cachait le reste de ce corps tronqué. D’autres s’endormaient devant la vitre neigeuse, quand le visiteur était allé se coucher au son d’une marseillaise assez peu berceuse. Déjà la lucarne fascinait et la peur de manquer une visite espérée faisait dormir devant, plutôt que de l’éteindre.

… Il me faut passer les jours et les années afin d’arriver au plus vite à ce qu’est devenue dans nos demeures d’aujourd’hui, ce meuble de luxe de notre jeunesse.

Le meuble est devenu un objet technologique de pointe, aussitôt né, presque aussitôt démodé. L’objet lui-même est devenu plus préoccupant pour son propriétaire que ce qu’il diffuse. Hier la télévision émettait c’est ainsi qu’on disait, maintenant elle diffuse (au même titre que certains objets de la modernité diffusent des parfums dans l’espace vital, pour en masquer les traces fétides), ce qui laisse apparaître une certaine inconscience de sa présence dans l’univers familial. La conscience reprend le dessus si elle vient à tomber en panne, ou si une grève la bâillonne. On pourrait dire aussi qu’elle infuse l’inconscient familial.

Mais justement, reprenons conscience et essayons de répondre à cette question : "Qu'attendons-nous de notre télévision aujourd'hui, à quoi nous sert-elle?"
Hier on le sait, elle était un émerveillement technologique.
Une clairière accueillante s’ouvrait tout à coup dans la forêt souvent vierge de la culture des individus. Une ouverture promise vers la connaissance universelle. Du moins était-ce ce que l’on pouvait en espérer. La télévision avait alors les charmes irrésistibles de la nouveauté.

À présent, de l’objet de luxe un peu sulfureux qu’elle était alors, elle a glissé vers l’objet de consommation ordinaire. Sans autre prétention que de rassembler le plus grand nombre devant une proposition avant tout commerciale, et dont le propos ne se prive pas de flirter avec les frontières de la pornographie intellectuelle (celle de la chaire, après tout plus saine parce que sans mensonge, étant réservée aux chaînes payantes. Le libertinage a toujours été une liberté bourgeoise).

À quoi sert la télévision ?
Elle nous servirait à quelque chose si nous l’avions acquise pour qu’elle nous rende des services. Mais est-ce ce que nous avons fait en autorisant l’entrée de cet objet perturbant au sein de notre intimité familiale?
Achetons-nous une télévision avec à l’esprit une attente de services de sa part ?
Une fenêtre aux paysages changeants ? Certes.
Un média qui fait, défait, et refait l’actualité ? Certainement.
Un dépanneur de silences pour famille plus ou moins désunie ? Peut-être.
Un aquarium rafraîchissant pour les jours de fortes chaleurs, ou bien à l’inverse une cheminée aux images réconfortantes pour les nuits d’hiver ? Pourquoi pas.
Un interlocuteur qui nous dit ce qu’il faut penser sans attendre de réponse ? Malheureusement.
Un vis-à-vis pour gens définitivement seuls ? Hélas.

… Litanies sans fin d’un camelot du diable vendant au plus offrant des séductions désespérantes…

Moi, j’ai cru jusqu’à la fin que la télévision était d’abord un service rendu au public, avant d’être un terrain d’expressions artistiques. Que ses charges, que l’on égrenait en trois mots forts - Informer, Distraire, Enseigner-, étaient la chance des générations nouvelles. J’ai cru longtemps que l’outil télévision allait aider mes contemporains à être plus intelligents. Que des modèles glorieux allaient inspirer la jeunesse en quête de héros, et l’encourager au travail et aux exigences de la perfection.
La question ne se posait pas de savoir à quoi elle servait, puisqu’elle était par essence "services".

Mais c’était faire abstraction d’un système où la raison l’a abandonné aux règles universelles du profit économiques et non pas à celles, moins universelles, du profit intellectuel.

La réponse à la question que nous nous posions, mon ami et moi, est aujourd’hui hélas: « La télévision sert à faire gagner de l’argent à quelques chefs marionnettistes autoproclamés, aux dépens d’un public de moutons muets et consentants.» Les petits malins sont aux manettes, le public s’engouffre pour le moins naïvement sur les chemins faciles qu’on lui offre.

Mais si le meuble télévision a vécu, l’écran cathodique lui est en pleine adolescence. Les sources d’images se multiplient (DVD, ordinateurs, ADSL), les formes d’écritures audiovisuelles aussi. Ce qui veut dire que tout n’est pas perdu, que des combats sont possibles pour chasser les opportunistes talentueux, détenteurs actuels des pouvoirs de transmission, et mettre à leur place d’autres acteurs plus talentueux encore, mais honnêtes cette-fois.

À force de bêtises assénées jour après jour, le besoin d’autre chose renaît irrémédiablement dans l’inconscient collectif… Il n’est qu‘à voir le bien que nous fait tout à coup de tomber, un soir meilleur que les autres sur « La marche de l’empereur», ou sur un « Faut pas rêver », voir même une fiction de qualité comme « Le cri ». Grâce à ces égarements hasardeux au milieu d'un espace télévisuel subitement un peu plus digne, nous sortons grandis, comme rajeunis, et il nous prend une impression de bonheur, due en grande partie au sentiment d’avoir allégé notre conscience en reprenant un instant la liberté de dire non aux propositions ineptes.
Alors oui, à cet instant là, la télévision nous sert à quelque chose !

Commentaires

Anonyme a dit…
Bonjour,

Je viens de jeter un bref coup d'oeil, mais je reviendrai sûrement. Cette histoire, qui est aussi celle de votre vie professionnelle, m'intéresse au plus haut point.

J'espère que vous appréciez quand même votre retraite.

Et, comme disait Gilles Vigneault: « Il n'y a plus de temps à perdre, il n'y a que du temps perdu...»

Bonne journée,

André Tremblay, Québec, Qc
Anonyme a dit…
Bonjour Michel,
à quoi nous sert la télévision?
Très bonne question, certainement à beaucoup de choses dont les plus belles et les plus intéressantes sont reléguées très loin dans la hiérarchie médiamétrique.
En tête de celle-ci nous trouvons beaucoup de choses comme " s'oublier dans la vie d'autrui ", çà c'est pour la télé-réalité ou encore "comment je vais te rendre accro-dépendant en te foutant une trouille quotidienne " çà c'est pour l'information, aussi " je vais te rendre tellement mal que tu vas consommer à tout va sans même réfléchir" ....
Pouvons-nous lutter contre cela ?
Oui.
L'urgent pour nos concitoyens ( en un mot ) accrocs-passifs, les avertir que la télévision est à consommer avec modération en obligeant nos chaines à diffuser un bandeau: oui-oui comme sur les paquets de cigarettes, "regarder la télé vous prive de votre vie".
Un peu radical c'est vrai mais c'est la parole d'une ancienne accroc donc-donc mon avis compte !
C'est un plaisir de pouvoir encore échanger avec toi, Michel.
Belle journée à toi, et merci de m'avoir nourrie de ton talent pour quelques petites années certes mais les plus importantes, celles qui m'ont appris le SENS du cadre.
Bises, Johard, Paris.

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