Le dernier des violoncelles.

Quand j’étais enfant j’ai lu avec passion jusqu’à des heures interdites, le dernier des mohicans. Un roman de Fenimore Cooper, qui racontait les féroces batailles opposant Indiens et pionniers des USA en construction. On sait la fin de l'histoire qui fut aussi la fin des indiens d'Amérique...

Dans mes pensées d'enfants, les uns et les autres étaient des héros qui me faisaient briller les yeux d'envie. Je ne mesurais pas que le génocide de cette famille culturelle lointaine était une perte irrémédiable pour l'humanité. Je ne mesurais pas non plus que le gène des envahiseurs allait se répandre dans l'esprit et la culture d'un peuple dominant sur l'humanité d'aujourd'hui.

Cette fin dramatique m'a inspiré la variation suivante...

Le dernier des violoncelles.

À mes yeux, la musique classique est la forme d’art supérieure, juste au-dessus de la littérature. Pour y accéder, on peut se laisser mener simplement, parce que notre cœur y est accessible, par les miracles de l’éducation reçue, ou par des dispositions naturelles. Je pense personnellement qu’il n’y a pas de dispositions naturelles, sans au moins une éducation qui n’a pas détruit l’existence de cette sensibilité particulière, et qui le plus souvent l’a semée. On peut aussi pénétrer le monde fantastique de la musique classique parce qu’on en a appris les codes secrets. Les initiés sont peu nombreux. Il faut apprendre tant de choses pour avoir les clefs de cet univers presque surnaturel.
Culture monumentale qui ne laisse pas beaucoup de place aux superficialités que nous proposent les différentes sources distractives de nos sociétés contemporaines.
Aimer, apprendre à connaître, entrer dans les secrets subtils de ce langage génial, autant de marches difficiles à gravir qui sous entendent des choix incontournables d’existence. Des sacrifices aussi, au moins le temps d’oublier les tentations inutiles. Jouer d’un instrument va encore plus à contre-courant des tentations piégées, que la jeunesse affronte sans le savoir tout à fait. Je ne connais pas grand-chose de plus euphorisant qu’un enfant qui joue d’un instrument de musique. Le piano, le violon ou mieux encore, le violoncelle.
Je suis fasciné par cet instrument à la fois grave et léger sensuel à en être indécent, mais tellement proche de la vie. Il fait corps avec son servant, il est sa respiration, son rythme cardiaque, son discours amoureux… La beauté d’une violoncelliste est tellement inspirante, comme l’est celle d’Anne Gastinel alliant jeunesse et talent, ou le souvenir ému qui me fait revoir Jacqueline du Pré et sa personnalité extrêmement attachante, toutes les deux généreuses et débordantes d’une énergie gracieuse, au point qu’elles nous feraient franchir l’impossible pour les entendre encore, sans jamais se lasser…

J’ai peur aujourd’hui, parce que je sais le travail et les sacrifices qu’il faut pour espérer approcher ces sommets de la perfection. Je sais aussi, que par la faute d’une société qui oublie ses fondations au profit d’une consommation immédiate, sans effort, sans même l’idée du rêve nécessaire à la vie, la jeunesse n’apprend plus l’effort, en tout cas tellement moins qu’il le faudrait pour passer de l’autre côté du miroir. Faire l’effort de quitter une réalité aux éclats un peu ternes pour entrer dans le presque inaccessible, le sublime.
Alors lorsque la nuit tombe et que me prend l’inquiétude d’un lendemain incertain, je me mets à imaginer un monde peut-être lointain (mais qui sait ?), où plus un être vivant sur cette terre n’aurait fait l’effort d’apprendre à jouer du violoncelle.Un monde où quelques vieux instruments posés au fond des caves serviraient de demeures aux rats gavés par le papier des partitions devenues inutiles.


Un monde ou Bach serait un inconnu pour tous.
Il faut y prendre garde, ce monde-là n'est pas impossible.

Commentaires

Michel Hermant a dit…
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