La perte de l'Esprit de Révolte.


Notre société de production et de consommation intensive, participe à une mutation accélérée des cerveaux de nos nouvelles générations. L’enfant qui naît aujourd’hui est totalement démuni de l’esprit de révolte qui habitait jadis le caractère d’enfant de ses ancêtres. Il ressent des pulsions capricieuses, mais ne possède plus les moyens innés de bâtir un projet de révolte constructive, un rêve généreux. Démonstration.

Des deux bouts de ma vie, je vois à la fois, l’enfance qui fut la mienne parmi les enfants d’alors, et l’enfant que je pourrais être aujourd’hui, au milieu de mes contemporains.
Après la guerre, puisqu’il faut bien l’avouer, je suis de cette génération-là (celle d’avant la télévision), les grands souvenirs de ces temps lointains se sont surtout construits à coups de désirs infiniment longs à assouvir. Je me souviens précisément du temps qu’il m’a fallu pour accéder à ma première bicyclette. L’instant décisif étant sans cesse remis en cause par les fluctuations de mes résultats scolaires. Mon père avait dessiné cette fameuse bicyclette tant espérée et en effaçait un jour la selle, puis la semaine d’après le guidon, la roue arrière, ou il les rajoutait au contraire, en suivant les évolutions accidentées de mon carnet scolaire. Le dessin de l’objet de mes rêves trônait sur la cheminée de notre maison de campagne, juste à côté d’une grosse soupière de porcelaine, à la retraite depuis de nombreuses années. J’ai dû attendre plusieurs années, avant qu’un jour mémorable, le dessin ne contienne enfin tous ses fragments instables. Avec le temps, je doute un peu de l’avoir tout à fait mérité et me demande si mon père n’a pas fini, lui aussi, par avoir envie de cette bicyclette pour son fils, craignant que sans un peu de clémence de sa part, je ne marche aux côtés de mes contemporains cyclistes jusqu’à un âge très avancé. Enfin toujours est-il que ce jour-là nous sommes allés à la ville d’à côté, chez le marchand de bicyclettes, en choisir une ensemble.
Je la pris verte. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui, ses chromes, sa sonnette, son odeur de neuf, son vert infiniment frais…
Déjà à cette époque, ce que j’obtenais ainsi, après une longue espérance, m’inspirait le moment où j’y accédais enfin, une terrible frousse de mourir avant d’avoir pu profiter de l’objet si longtemps convoité. Cette peur d’une jouissance volée à l’instant où j’y accède enfin, me tourmente encore à présent. C’est peut-être une preuve que l’enfance est éternelle, par ses peurs et ses secrets…

Les autres grands rendez-vous de mes désirs d’enfant furent : mon premier stylo, ma première montre, mon premier pantalon long, mon premier poste de radio, mon premier voyage en avion … mais aussi la première fille que je pensais être à moi pour toujours, les premiers baisers et les premiers émois et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui, où d’autres premiers instants, ou rêves insensés, se sont fait longtemps prier avant de se laisser prendre.
Il faut reconnaître que beaucoup de mes rêves sont restés à l’état de rêves. Entre les rares espaces de plein plaisir, j’ai traversé de nombreux espaces très arides. Et c’est aussi bien ainsi, la rareté des buts atteints donne de la valeur à ces pierres blanches et les immortalise définitivement dans ma mémoire reconnaissante.

Enfants d’hier, nous habitions de notre imaginaire les vides laissés par les tentatives avortées de nos espérances. Cela ne venait pas, nous n’en faisions pas un drame. Nous construisions ainsi une pensée qui n’appartenait qu’à nous, faite de rêves plus difficiles encore à réaliser et de révoltes secrètes devant ce que nous ressentions souvent comme de l’injustice. Notre révolte avait principalement pour effet de construire d’autres rêves plus impossibles encore. Petits enfants, c’était des rêves sucrés et colorés, un peu plus tard lorsque notre voix est descendue vers les graves, c’est dans le regard des filles que nous cherchions des reflets de bonheur, un peu plus tard encore ce sont les idéologies qui nous inspiraient les couleurs dominantes …

Aujourd’hui le rêve qui me hante serait une pièce blanche, vierge de tout encombrement, à l’unique fenêtre cadrant un paysage minimal, une table une chaise, un stylo, une feuille de papier blanche elle aussi…

Deuxième partie de cette réflexion.

Au file des ans, j’ai vu… l’après guerre, l’avant 1968… l’après 1968… et puis…
J’ai vu grandir mes petits-enfants, dont trois ont aujourd’hui plus ou moins dix ans. J’ai vu leurs parents céder systématiquement à leurs désirs, presque immédiatement, ne sachant que très peu dire « non ». J’ai vu les Noëls défiler, les paquets cadeaux éventrés, abandonnés après quelques courtes minutes d’attention, sur les parquets dévastés des lendemains de fête. J’ai vu des parents céder sans trop de résistance à la question quotidienne : « maman je peux regarder la télévision ? » Après n’avoir pas su quoi répondre à l’autre question ; « maman je ne sais pas quoi faire ? ». J’ai vu les télévisions déverser à l’infini des dessins animés soi- disant pour enfants, aux images d’une laideur sans pareille et aux contenus miroirs d’une société délabrée. J’ai vu des enfants pleurer parce qu’ils étaient seuls devant des images qui les effrayaient. J’ai vu des enfants vautrés dans les fauteuils abandonnés par leurs aînés, parce que dehors la journée était belle et que les papillons faisaient la fête. J’ai vu des enfants m’écouter raconter le nom de fleurs pour me faire plaisir. J’ai vu des parents perdre patience quand il aurait fallu en avoir des ressources inépuisables. Et surtout, j’ai vu des enfants ne plus savoir que désirer faute de ne manquer de rien.

C’est là que je veux en venir : Ce "manque de désir" par gavage matériel !
L’obsession de chacun n’est plus aujourd’hui : qui être ? mais qu’avoir ?
Et c’est ainsi que l’enfant se fabrique, dès que ses yeux perçoivent ce qui défile à portée de ses mains, il veut et obtient ce que ses contemporains ont eux aussi voulu et obtenu. L’enfant ne désire pas, il veut et s’empare. Personne ne lui résiste, d’ailleurs ce serait très inconvenant dans le paysage social. Réussir pour des adultes n’est-il pas que leurs enfants ne manquent de rien ? Les industriels l’ont bien compris et redoublent d’imagination pour inventer d’inutiles besoins qui rapportent gros.
Ce comportement des adultes qui devancent les désirs de leurs enfants, sous prétexte d’amour, fabrique des petits cerveaux endormis, dont les soubresauts sont des colères égoïstes et non plus des révoltes constructives. Comment avoir l’envie de refaire un monde qui déjà ne vous refuse rien ? Les petites têtes se contentent de répéter les bons sentiments prononcés par les grands, qu’il s’agisse d’écologie, de misères lointaines, ou de catastrophes monumentales. « Cela fait bien de penser comme les grands et puis ça leur fait tellement plaisir, alors ménageons les, nos désirs n’en seront que mieux exaucés ». Clonage de la pensée !

Nous sommes arrivés au seuil d’une société où l’esprit de révolte, qui est un sentiment naturellement disponible dans nos gènes, a été petit à petit phagocyté par la suralimentation de nos moindres désirs (matériels). Attention, s’il n’y a plus de place pour les rêves dans nos cerveaux, il n’y en aura plus non plus pour nos désirs moins matériels, plus sensuels, ces désirs qui nous ont jusque-là menés à nous reproduire non sans un certain plaisir.
Je passe sur les glissements remarquables : la fin des amours mixtes, la fin de l’amour tout court, la fin de la maternité (enfants en bocaux très bientôt scientifiquement possible) etc. Voir Huxley visionnaire génial en la matière.
Désirs, plaisirs ? Qu’est-ce que c’est ? Il faudra bientôt chercher ces mots dans les dictionnaires abandonnés sur le fouillis des décharges oubliées.

Même les couches sociales les plus pauvres participent activement à cette mutation des générations. Là aussi, on se prive pour les enfants, à tel point que les minimums vitaux sont toujours mesurés en relation avec ce que doit absolument posséder le « petit ». Quand on fait partie de cette classe sociale oubliée par le monde en marche , il reste dans les esprits pourtant bien diminués, ce réflexe bourgeois qui est de ne pas perdre la face. Ne pas passer pour indignes ! Il ne s’agit pas de nourritures, mais de jouets, de télévision, d’ordinateurs, de marques… Question de dignité, mais question d’apparence bien sûr.

Et puis cette société surproductrice et consommatrice, laisse sur ses trottoirs et autres décharges, tant de richesses potentielles pour les démunis et les errants de tous horizons, qu’eux aussi finissent par amasser sous les bâches organisées en forme de demeure préhistorique (elle-même sous les ponts en hameaux de brousse), des trésors de guerre convoités par les errants paresseux.

L’avenir laisse entrevoir des guerres barbares entre pauvres universels, pour se voler les miettes récoltées sur les trottoirs de nos métropoles d’enfants gâtés.
Même les pauvres extrêmes de nos pays dits développés, ont aujourd’hui des choses à perdre en cas de révolte.
Les révolutions d’antan ont toujours été déclanchées par la partie de la population si injustement démunie qu’elle n’avait rien à perdre, même pas la vie. Les intellectuels n’avaient qu’à guider et emboîter le pas à ces refus massifs d’une société déjà tricheuse.

De nos jours, l’esprit de révolte est étouffé dans le nid.

Commentaires

Anonyme a dit…
et bien voila, c'etait mieux avant...
C'est justement avec ce genre de discours passéiste qu'on entraine la population vers la passivité...
il y a encore des parents qui disent non a leurs enfants, et pas qu'à leur maman d'ailleurs, puisque je vous rappelle qu'on a reconnu le droit à l'éducation de leurs enfants par les papas
Jeune maman, personnellement, j'ai du désir dans la vie et beaucoup de révolte parceque ce monde marche de travers,
pitié, arrêtez ces discours sarkozistes!

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