Cinéma intérieur


Paris. Printemps.
Il y a deux jours, alors que je traversais le Pont Neuf, les yeux une fois encore émerveillés par la beauté de Paris, j'ai tout à coup discerné parmi les mille informations que j'engrenais dans mon cinéma intérieur, les jambes fines et nues d'une jeune femme joliment déculottée...
C'était sur le quai des Orfèvres, un peu à l'écart, mais si peu, des regards ordinaires de la rue passante, entre le mur de la berge et une voiture garée avec quelques autres sur le quai. Le pare-chocs servait de marche pied à l'une de ces jambes, proposant probablement à celui qui leur faisait face, une invite difficile à refuser... Contrairement à l’ordre qui me parvenait d’un autre moi, je ne me suis pas arrêté, emporté par l'élan que je m'étais donné à cette heure, pour ce que j'avais à faire...
Mon imagination non plus ne s'est pas arrêtée là ... et dans les dix minutes qui m'ont mené à ce que je m'étais fixé de faire et mon retour sur les lieux de la vision, je n'ai cessé de lire et relire en moi-même cette image violente. Une presque fièvre me bousculait les sens. Mon émoi m'amusait un peu, sorte de voyage dans le temps qui me ramenait à mes premières émotions charnelles, celles que je ne pouvais pas encore comprendre. Sans ralentir mon pas, je revoyais ces jambes que je n'avais réellement comprises nues que lorsque je les avais presque perdues de vue. Seul un dernier regard jeté avant qu'elles ne me soient masquées, m'avait confirmé que ce que j’avais cru voir, était. Jambes nues, jeunes, fesses fines, libérées de toute entrave, visibles par mille badauds, si mille badauds avaient franchi le Pont Neuf à cet instant et s'ils avaient eu le regard aussi inquisiteur que le mien. En vérité à cet instant, quelques personnes allaient, comme je le faisais, vers leurs destinés dans les deux sens du pont, mais pas une ne m'a semblé avoir remarqué ce que je venais de voir. Discrétion, me dis-je un peu plus loin, mais non ce n'était pas possible, l'image était trop forte pour qu'elle ne suscite pas la moindre réaction. Je continuais à imaginer... faire l'amour ainsi, debout sans la moindre préoccupation de se cacher, ni de se montrer je crois, il faut un aveuglement total pour le reste du monde... Je pensais aux quelques raisons possibles d’un tel geste. Être si jeune que l'on peut oublier encore assez facilement ce reste du monde qui contient les interdits, ou bien au contraire, être assez mûr pour donner vie au théorème souvent énoncé et rarement vécu : "faites l'amour et pas la guerre". L’amour militant, comme une affiche de propagande vivante en plein Paris, par un jour de printemps aussi chaud qu'un jour d'été, avec des arbres mal réveillés après l'hiver pour témoins... Effeuillage... Ou alors une montée de sève inspirée par la beauté du jour et la couleur chaude des pierres ... Au loin la guerre, bien plus absurde que ce geste incongru. Mais tout de même quelle perte de conscience... J'aurais presque voulu être de ces êtres-là. Presque... parce que je me connais assez pour me savoir incapable d'une perte de conscience de ce niveau-là... Cette conscience pesante qui me lie depuis toujours aux autres, par des devoirs et des chronologies indestructibles, qu'une éducation m'impose sans discussion possible et m'interdit de rejoindre certains de mes rêves... Mais ne m'empêche pas de rêver... Enfin, il paraît que c’est de la raison qu’il s’agit… Ces deux enfants l’ont un instant perdue, pour d’autres raisons tendres…
Après tout le bilan d’une vie passée me console : la réalisation du rêve est rarement à la hauteur de l'inspiration et si brève, après une attente si longue !!!
Mes pas ont fini par me ramener d'où je venais et le pan de mur qui m'avait obscurci le paysage à l'aller, me le livra à nouveau dans toute sa réalité crue. Le mur, le quai, la voiture, un sac à dos et deux corps agités toujours aussi peu pudiques, à présent allongés, je distingue le bleu du jean de ce que j'imagine un jeune homme, sur ce corps celui de la jeune femme, presque entièrement dévêtu, seul un soutien-gorge rouge demeure, donnant une impression d'urgence à la scène... Je ne me suis pas arrêté, le faire aurait été commencer de regarder, alors que jusque-là je n'avais vu que ce qui m'était offert de voir. Il y va de la gifle dans cette insouciance à l'égard de notre trajectoire innocente de passant, ce que nous avons à faire et tellement peu de chose à côté de ce qu'ils font, que c'est un peu nous qui sommes mis à nu à cet instant...
Je suis maintenant de l'autre côté du quai à leur exacte hauteur, ils sont de profile et semblent s'embrasser... conclusion en forme de paix, point d’orgue d’une tempête de feu. Quelques promeneurs passent non loin d'eux et feignent de ne rien voir... Le passant traverse la chambre à coucher et poursuit sa route sans marquer même une hésitation, tandis que les amants s'activent à s'aimer. Les fesses en l'air la jeune femme, à la queue de cheval brune, embrasse des lèvres qui lui sont offertes. Mes pas m'éloignent cette fois définitivement.
Un peu plus tard d'une fenêtre plongeant sur le quai des Orfèvres j'ai aperçu le jeune homme assis sur le bord du trottoir qui lui avait servi de couche, seul, pensif, sombre, luttant contre un sommeil menaçant. Je l'ai trouvé sale et triste, le rêve était redevenu réalité.
Papiers gras, tâches d’huiles sur le pavé, amoncellements d’ordures dans les angles de pierre…

Quand, plusieurs jours après je relis ces lignes, je refais le voyage qui part de la beauté et se termine dans le sordide. Étrange constat de la dualité des sentiments contradictoires, inspirés par cette petite histoire.
Ce que je perçois comme une violence, me conduit à remonter le temps, comme on le fait après un accident grave, lorsque l’on cherche à la charnière du fait, juste avant le point final, une déviation possible pour se donner encore une fois la chance d'une autre fin.

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